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Kaze Nataku
Kaze Nataku

☠ Matelot sur la Zorra ☠


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MessageSujet: Retrouvailles ✿ Ibijau&Xen   Retrouvailles ✿ Ibijau&Xen EmptyDim 13 Mai 2018 - 1:10

Retrouvailles ✿ Ibijau&Xen BOYS
★ Retrouvailles ✿
Ce texte rentre dans la chronologie d'Ibijau et Xen avant le bal. Néanmoins, j'avais prévu que ça se passe juste après à la base, donc j'espère ne pas avoir fait d'erreur temporelle (j'ai commencé à écrire ce texte y'a six mois...). Tout ce qui est ici est canon, et a pour but de régler leurs légers soucis l'un avec l'autre pour qu'ils puissent avancer.
La partie d'Ibijau comporte pas mal de violence vers le début.

IBIJAU ASSOUPI ✿

C'est trop tard pour les excuses, il n'y a plus aucun moyen de réparer ce que l'esprit de Bright a causé. Qu'importe que ce soit le passé, la douleur reste bien présente. Elle brûle, consume comme le feu que l'aîné craint tant. Elle devrait les dévorer tous les deux, en punition pour leur complot involontaire envers le monde entier. Il n'y aurait rien d'injuste là-dedans. Ibijau est persuadé que son mensonge ne vaut cependant pas aussi cher que ce qu'a causé l'enfant maudit. Celui au cœur cannibale, qui ne peut s'empêcher de tuer pour assouvir ses désirs. Prétendre être un autre et se cacher derrière un masque, à côté, ce n'est qu'un détail. Une manière fourbe d'assouvir un besoin de se rapprocher, de lui faire payer. D'être enfin celui qui désire, et qui obtient.

Slumber existait pour les autres, cachés dans leur ombre.
Ibijau n'a pas cette facilité à renoncer à sa propre personne.

Ses mains se redressent, l'une souffrant du geste. Ses doigts peinent à s'étendre, sous les bandages, là où les os ont été brisés. Bright avait besoin qu'il lui appartienne, même une fois absent de ce monde. Le bracelet qui jure tant avec le bleu de ses vêtements n'est rien de plus que la preuve de sa maladie. Il n'y a aucun espoir lorsqu'on vend son esprit à l'opium et son âme au port. Ibijau n'a aucun remord, pas la moindre once de doute dans sa tête. Ce qui compte, c'est de lui dévoiler la vérité, d'observer son visage se décomposer. Quel dommage qu'il soit incapable de fixer les gens dans les yeux. Cela aurait été si pratique, pour l'occasion.

Les planches de bois craquent lorsqu'il fait un pas en avant, brutalement. Tout son corps suit le mouvement, et Ibijau ne conserve son équilibre qu'en pressant ses paumes contre le torse de Bright. La surprise sur ses traits est risible, pratiquement suffisante pour que quelque chose se torde dans son ventre. Ensuite vient la chute, maladroite et brusque. L'aîné tente vainement de se rattraper, uniquement pour que son corps bascule vers l'eau glacée. Son cadet se souvient qu'il sait nager, même si la température de l'eau doit lui geler le corps, faire souffrir ses poumons fragiles.

Bright est faible, plus petit et incapable de se battre dès qu'on le prend par surprise. Ce n'est pas étonnant, puisque toute son âme est corrompue, au point qu'il ne peut se nourrir que de l'existence des autres, ne trouvant aucune joie dans la sienne. Ibijau profite que la tête de son ancien (meilleur) ami disparaisse sous l'eau pour s'accroupir. Le masque pèse lourd sur son visage. Les cordelettes qui le maintiennent serrent sa tête au point de lui faire mal. Sans doute est-ce psychologique.

Lorsqu'il le retire finalement, son regard est dur, sans beaucoup de compassion. Bright ne risque pas de se noyer, dans le fond. Tant qu'il parvient à sortir rapidement. D'abord, ce n'est que la peur qui se lit sur son visage. Celle de la mort, et il ne prête pas attention à ce qui se passe sur le ponton. Ce n'est pas quelque chose qui dérange tant que ça Ibijau. Il n'est pas un monstre, contrairement à l'autre, et accepte de patienter. Juste un peu. Il y parvient jusqu'à ce des mains tremblantes parviennent à s'accrocher au bois à ses pieds. Il pourrait les écraser, ne pas le laisser remonter trop vite.

Est-ce que ça serait de la torture ?
Ibijau préfère ignorer la question, se reculant un peu pour s'asseoir sur les planches rongées par le sel et les vents.

« Bright. » Devrait-il utiliser un autre nom ? Oh, il y a tant de rumeurs sur le jeune individu qui peine à soulever son corps sur le ponton. Tant d'identités qu'il a volé après s'être assuré que leurs propriétaires ne pourraient jamais les retrouver. « Bu-ra-i-to. » ajoute t-il après réflexion.

Cette fois, Bright redresse la tête. Ce n'est pas tant la furie présente sur son visage qui intéresse Ibijau. Encore moins la façon dont il tousse comme si ses poumons risquaient de lâcher. Non, ce qui se rapproche de plus d'une revanche, c'est le mouvement de recul qu'à Bright tout en redressant la tête.

« Slumber ? »

Et il le repousse dans l'eau sans lui laisser le temps d'ajouter quoi que ce soit. Pour être honnête, Slumber a plus à faire payer à Bright que prévu. Il y a plus que son amour impossible, ou qu'une main brisée. Ce sont les meurtres, la trahison, leur amitié gâchée parce que ce monstre n'a pas été en mesure de s'arrêter. Pourquoi est-ce qu'il n'a pas demandé de l'aide, qu'il a oublié qu'ils étaient un groupe supposé être ensemble pour toujours ? Au lieu de détruire leur famille. Le plus ancien soigneur se souvient des visages déchirés, de la fatigue de Soul tandis qu'on bannissait Bright.

Cela lui permet d'oublier son propre mensonge.

Sa main presse contre les cheveux bleus, pour forcer la tête sous l'eau. Le geste est bref. Néanmoins, cela reste cruel de la part d'une personne comme Slumber. Ibijau présume que c'est l'adolescence, la frustration un peu moins bien contenue qu'avant.

Son corps se penche en avant, suffisamment pour attraper fermement l'habit de Bright et le tirer vers le haut. Cet idiot, cet imbécile de première qui paraît déjà avoir du mal à respirer. Il n'avait pas prévu d'être plus grand, plus fort, que son ancien ami. Le hisser sur le ponton lui demande un moment. De l'eau éclabousse ses vêtements, glaçant ses bras même une fois qu'ils sont en sécurité. Une sandale flotte à la surface sans que les deux jeunes gens y prêtent attention.

« Slum—  »

Il lui couvre la bouche d'une main, ne serait-ce que pour que Bright évite de trop parler alors que ses poumons le font certainement souffrir. En tant que soigneur, l'autre devrait au moins savoir ça. Ibijau secoue la tête, comme pour corriger le nom. Vu qu'il nomme son ancien ami comme à l'époque, il est tout aussi coupable de cette hérésie.

« Ibijau, » il corrige. « Xen. »

Sa paume se retire après un moment, une fois qu'il est convaincu que personne ne va se mettre à hurler. Devoir véritablement noyer Xen pour obtenir le silence est un cap qu'il n'est pas décidé à franchir. L'aîné ne semble pas en mesure de se défendre de toute manière. Il a besoin de plusieurs minutes pour se calmer, crachant à plusieurs reprises de l'eau sur le ponton. C'est une vision dérangeante, qui l'est encore plus lorsque Ibijau réalise qu'il s'est accroché à son haut d'une main. Xen ne souhaite visiblement pas lâcher prise. L'obsession de l'Oublié reste problématique.

Il secoue le bras, pour que Xen reporte son attention sur sa respiration difficile, sans succès. Après plusieurs minutes, Ibijau perd patience, réalisant qu'ils risquent bien de passer la nuit plantés ici, à se geler. Ses doigts sont engourdis à cause de l'eau. Au vu des frissons qui parcourent le corps glacé, qui se tient d'ailleurs trop près, ce n'est pas mieux pour Xen. Fantastique, exactement ce qu'il n'avait pas pris en compte. Toucher les autres le répugne toujours un brin. Il s'y refuse s'ils n'initient pas le contact eux-mêmes, ce qui n'a pas changé depuis son enfance.

Difficile d'aller à l'encombre de cette règle alors que Xen essaye de lui voler sa chaleur corporelle en s'appuyant contre lui. Est-ce que cet idiot réalise que Ibijau a tenté de lui prendre sa vie ? Est-ce qu'il est en train de confondre ça avec une marque d'affection ? Cela ne fait pas assez longtemps qu'ils ne se sont pas vus, si Ibijau est déjà épuisé par sa faute.

Un bras glisse sous les jambes de Xen, l'autre autour de ses épaules (son bras va lui faire mal). Léger, qui ne mange rien outre de l'opium, ce qui ne compte pas. Certes, Ibijau est très difficile avec la nourriture lui-même. Sauf qu'il ne lui préfère pas la drogue. Pendant un moment, l'idée de balancer l'autre par-dessus son épaule comme un sac de riz est tentante. S'il prend Xen en compte comme un patient cependant, ça serait dangereux.

Sa compassion pour les autres le perdra un jour, Ibijau décide tout en se dirigeant vers le magasin du fardeau dans ses bras. Au moins, ce dernier ne l'ouvre pas pour se plaindre ou geindre à propos d'une illusion plus vraie que nature. Son unique acte de rébellion est le bras qu'il redresse, le plantant pratiquement dans la figure du plus grand.

Oh, le bracelet.
Celui pour lequel Xen a détruit la main de Slumber au point qu'elle ne sera plus jamais totalement valide.
Ce sale traître.

Le lâcher en plein milieu du port n'est pas une grande idée, malheureusement.
Ibijau se contente de presser son front contre le poignet, pour signifier que ce n'est pas le moment. L'eau est encore suffisamment proche pour qu'il finisse le travail.

Si ses pas trouvent sans encombre leur destination, cela ne semble pas poser de problème à Xen. L'avoir observé en cachette est quelque chose dont Ibijau a un peu honte. Il aurait sans doute mieux fait de l'affronter dès le départ. Surtout que traîner aussi loin du camp Delaware est une hérésie. Héron risque de ne pas apprécier son concept de vengeance.

L'intérieur lui paraît trop étouffant. Pourquoi accumuler tant d'objets, sans même prétendre les classer ? Tout lui donne l'impression de ne pas avoir d'espace. Peut-être que c'est ce qui plaît tant à Xen, de se cacher au milieu de ses mensonges ainsi. Avec des gestes maladroits, il l'autorise à se tenir debout par lui-même. Son bras lui fait un mal de chien maintenant, à cause de tout ça. Son regard assassin se pose sur son ami qui a déjà escaladé le comptoir, l'invitant à pénétrer dans son antre.

Une terrible idée.
Ibijau est borné, suffisamment pour se mettre en danger et oublier les règles.
Alors, il suit, ignorant l'eau qui s'est infiltrée dans ses vêtements.

La pièce principale est également en bazar. A croire que l'amour ne se compense pas par des babioles inutiles. Sans même lui proposer du thé ou quoi que ce soit d'amical, Xen s'éclipse. Son corps semble avoir un peu de mal à gravir l'escalier (qui est plus une échelle trop penchée) qui mène à son repère.

« Slumber ? »

Quel crétin, vraiment. Ibijau grogne, juste un peu. Pour la forme sans doute. Il vient d'intenter à sa vie quand même. Sans doute que ça ne change rien, que Xen est en mesure de voir ça comme un geste d'affection. Ignorant le côté pitoyable de la situation, il grimpe à son tour.

A moitié nu, son ancien ami est en train de se changer. Avant, le Rescapé aurait couvert son regard avec ses mains. Là, il se contente de faire pareil avec son propre haut. Autant ne pas attraper froid. Après un silence, l'aîné lui tend un truc sans manches qui fera l'affaire. Outre pour sa teinte bleutée. Le haut-le-cœur ne vient pas. A la place, Ibijau s'assied sur l'espèce de matelas trônant fièrement au milieu de la mezzanine. Le tissu a une texture qui convient, c'est déjà ça. Il l'enfile en se jurant de tout brûler le lendemain, de ne pas partir ainsi.

Est-ce qu'il compte vraiment passer sa nuit ici ?

Drapeau rouge.

Se lever et courir loin, oublier son erreur, serait un bien meilleur choix. Ibijau décide d'ignorer son bon sens, se changeant sans se plaindre. Ses yeux cherchent Xen en sentant un nouveau poids se rajouter sur le matelas. Son ancien ami est changé également, dans un kimono qui fait ressortir la pâleur de ses lèvres et sa peau. Bien fait, il n'avait qu'à être un meilleur nageur. En le voyant hésiter, ses doigts parcourant sa mitaine trempée, le cadet hausse les épaules.

Son bandage est mouillé, est-ce qu'il s'en plaint lui ? Agacé, il attrape le bras de Bright, trop fort. L'absence de réaction outre un éclat de surprise dans le regard de l'aîné ne l'étonne pas. Lorsque la chair a été brûlée à ce point, il est difficile de ressentir quoi que ce soit. Il tire sur le tissu jusqu'à ce la vieille blessure apparaisse au grand jour. C'est laid, Ibijau a envie de dire. Il pourrait, juste pour enfoncer Bright.

Sauf que ça ne lui a jamais importé, de voir la peau meurtrie. C'est une partie de qui l'autre est, voilà tout. Lorsque les doigts, encore transis par le froid, touche son poignet, il hésite. Après tout, il faudra bien qu'ils en parlent, de ce qui s'est produit. Ibijau tourne son poignet, autorisant Xen à défaire le bandage. Une tâche qui prend du temps. Est-ce que c'est de la culpabilité ou bien seulement le froid ?

Ibijau ne souhaite pas s'en inquiéter. Égoïstement, la peine de Xen ne vaut pas grand-chose face à la sienne. Ce n'est pas l'autre qui a tout perdu à cause d'un idiot qui n'a même pas vérifié qu'il respirait encore.

« Oh. »

Tu m'as ruiné la main et tout ce que tu trouves à dire c'est 'oh' ? La pensée est emplie de violence. Assez pour que sa main brisée, celle qui n'a plus grande force, se retrouve autour de la gorge de Xen. Ce n'est pas ce qu'il veut, d'attaquer ainsi. Mais, qu'est-ce qui lui reste d'autre ? Tout est douloureux dans son corps, chaque parcelle l'épuise et lui donne envie de ne pas avoir survécu à sa série de malheurs.

« Bright ! » Quelle est sa propre excuse, au final ? Slumber connaissait tous les travers de son meilleur ami, les acceptant sans s'interroger à leur sujet. Il est coupable par association, non ? Tout autant que Soul et tous les autres, pour ne rien avoir fait.

Pourquoi est-ce que Xen n'a pas l'air terrifié, hein ? Son expression épuisée n'est pas une réponse convenable. Ce n'est pas ce qu'Ibijau veut. Pourquoi est-ce qu'il ne peut pas le tuer et puis disparaître pour toujours ? Les larmes montent contre son gré, tandis que sa main retombe. La toux reprend, juste quelques secondes. Et rien d'autre ne vient. Le pirate n'est pas capable de lui donner ce qu'il devrait. Son unique réponse est de retirer le bandage autour de son cou, tordant ensuite le tissu bleuté entre ses doigts.

La cicatrice, Ibijau ne l'avait pas encore vue. C'est moins pire que le bras, guère mieux que le reste. Est-ce qu'on est ruinés, il voudrait demander, sans qu'aucun son ne passe ses lèvres. Ce n'est pas une excuse, Bright peut étaler sa douleur, mais ça ne changera pas ce qu'il a fait. Souffrir ne lui donne pas de passe droit pour causer autant de violence envers les autres.

Pas plus qu'Ibijau.

Hésitant, Xen tend ses doigts vers la main meurtrie. Il ne touche pas immédiatement, préférant être sûr d'avoir la permission d'abord. Ibijau consent sans avoir le choix. Leur conversation sera une impasse de toute façon, qu'importe comment ils l'abordent. Alors, il ferme les yeux tandis que Xen détaille ses blessures. Les sensations sont trop fortes contre la chair, lui donnant envie de hurler.

Son corps se recroqueville sur lui-même, genoux pressés sous son menton. Les larmes suivent, le prenant en traître. Sa vengeance est totalement ratée. Rien ne se passe comme prévu, et le seul qui souffre devrait avoir maintenu sa main sur la tête de son ami alors qu'il manquait de se noyer. Sangloter est pathétique. Ibijau ne parvient pas à se retenir. Pourtant, montrer ses émotions de la manière attendue, ça n'a jamais été dans ses habitudes. Tout lui semble si compliqué en général.

« Je suis... »

Il frappe. Avant même d'entendre la fin. Les excuses de Xen ne peuvent être sincères. Il ne ressent sans doute pas le remord, en est incapable. Ibijau hurle sans le laisser finir. Son corps agrippe le tissu du kimono, le froissant sans douceur. La marque sur la joue de Bright n'est rien, pas assez. Dans sa fureur, le plus grand a poussé son ancien ami de toutes ses forces. Il se tient au-dessus de lui, haletant.

Les larmes qui s'écrasent sur les joues de Xen pourraient presque donner l'illusion que l'autre regrette.
Pendant un moment, elles sont l'unique détail sur lequel Ibijau parvient à se focaliser. Jusqu'à ce qu'il remarque les autres, celles qui viennent d'un peu plus haut, directement des yeux de Xen.

Est-ce un mirage ou un mensonge de plus ? Dis moi, il ordonne sans un mot, secouant l'aîné. Il a besoin de connaître la vérité, qu'importe sa nature.

« Slumber. » Des bras entourent ses épaules, l'attirant soudainement trop bas. Assez pour qu'il se retrouve contre le corps de son bourreau. Bright a toujours été un peu plus froid que la moyenne, il avait oublié ce détail. L'étreinte le prend de court, lui permet de se calmer un peu.

Leurs visages sont si proches, tous deux baignés de larmes. C'est stupide, hein, d'agir encore d'une façon si enfantine en pleurant au moindre problème.

« Tu ne me croiras jamais. » Le ton est empli d'amertume tandis que Bright ferme les yeux. Il n'a pas tort, puisque ses excuses ne peuvent rien posséder de sincère. C'est dans sa nature, de prétendre que le monde est à l'opposé de ce qu'il devrait être. Une illusion permanente qui est devenue une tragédie depuis longtemps.

Slumber n'a pas envie de le nommer Xen, d'accepter leur présent. Celui qui force une séparation, une distance qu'ils méritent tous les deux, au vu de leurs crimes. Après tout, le cadet n'a jamais ignoré la vérité, l'occultant simplement pour servir ses propres intérêts. Maladroitement, ses mains repoussent les larmes tandis que sa gorge ravale les sanglots qui risqueraient de l'étouffer. Son corps pivote pour s'écraser sur le matelas à côté de son ancien ami. Ils sont pathétiques, à être incapables de communiquer.

Le trouble qu'ils partagent tel un secret a toujours été une évidence. Dès le départ, Slumber a remarqué ce que Bright n'était pas en mesure d'effectuer, ou bien les pensées qui s'entremêlaient sans raison valable. C'est risible, à quel point ils sont pareils tout en étant à l'opposé.

« Je n'ai pas réalisé. »

Bien sûr, pour ça, Xen aurait été forcé de vérifier s'il respirait. Ne pas prendre son ancien travail de soigneur à cœur aura causé plus de dégâts que prévu. Pendant un instant, Slumber se revoit, enfant, allongé à côté de Bright dans la forêt en espérant que le monde s'arrête ainsi. Le plafond de bois est un maigre réconfort en comparaison.

Est-ce qu'ils ont provoqué ça ? Leur grandissement, les chemins à l'opposé l'un de l'autre. Slumber se le demande, tandis qu'il entend le bruit des perles qui glissent contre la chair. Alors son regard se tourne, juste assez pour observer. Bright possède un corps fin, surtout au niveau des poignets. Juste assez pour se tordre la main, repousser les os jusqu'à ce que le bracelet glisse en laissant des marques rougeâtres sur sa peau. Si l'aîné a autant de mal à s'en séparer, sur le plan physique, Slumber n'a aucun doute qu'il ne pourra jamais le remettre. Lorsque l'objet est déposé, telle une offrande, entre eux, il le prend néanmoins. Juste pour prouver la bêtise du geste.

L'os du pouce bloque le tout, au point que ça tire sur le fil. Borné, le plus jeune a presque envie de forcer jusqu'à ce que tout explose, que les perles s'étalent autour d'eux. A la place, il abandonne, laissant retomber le présent maudit.

« Pourquoi ? » Il interroge finalement. Levant son bras, Slumber agite les nouveaux souvenirs qu'il a fait de ses propres mains, le tintement lui faisant du bien. Même si ça n'enlève rien à la rougeur qui entoure son regard.

« Je voulais me souvenir. Te garder dans un coin de mon esprit. »

Ah, une réponse sincère. Pas exactement ce à quoi il s'attendait. Slumber n'ignore pas qu'il est cruel de voler ainsi le trésor d'un autre. Bright a été le seul à s'attacher à lui à ce point pourtant. C'est idiot, surtout alors que Soul, que les soigneurs, étaient toujours présents. Son bras retombe tandis qu'il ferme les yeux. A quoi bon attendre des excuses s'ils comprennent tous les deux qu'elles sont impossibles. Tout du moins sous la forme qui serait acceptable aux yeux du monde.

Qu'est-ce qu'il va bien pouvoir faire de ce bracelet trop court à présent ? S'asseyant, Slumber tend les mains vers le poignet de Bright. C'est un souhait cruel, après l'avoir pratiquement noyé plus tôt. Cette fois, il lui laissera le choix, pour être juste.

C'est un mensonge, rien ne peut l'être dans cette situation.

Au moins, Bright n'a pas la moindre naïveté face au désir du plus jeune. A la place, il se met dans une position similaire, pour être assis devant son ancien ami. C'est la main gauche qu'il tend. La dominante. Là n'est pas la question, en vérité. Slumber ne souhaite pas causer encore plus de dégât là où tout est recouvert par une cicatrice. Surtout que les chairs n'ont jamais bien été soignées, et qu'il n'ignore pas que l'autre a perdu une grande partie de sa capacité de ressentir de ce côté.

A la place, ses doigts se referment autour du poignet droit, tirant un peu dessus. Son but n'est pas de causer un handicap de plus à Bright. Uniquement de lui faire mal.

« Bright ? » Il interroge. Devrait-il utiliser sa force ? Un objet ? La réponse vient sous la forme de l'épée courte que l'autre lui tend. Cachée sous le matelas, elle paraissait attendre son heure. C'est un acte d'une grande cruauté. Slumber ne met guère de temps à réaliser que c'est la méthode qui a été employée contre sa personne, lorsque son ancien ami imite le geste effectué il y a longtemps. Puisque l'arme est toujours dans son fourreau, c'est sans doute le manche qui a été utilisé.

« Bright. » Sa voix se fait plus ferme. Les dégâts sont irréparables sur sa propre main. Un témoignage permanent de la brutalité de leur lien. Est-ce une demande d'échange équivalent ? Le sourire tordu qui est apparu sur les lèvres de son ami est la preuve que c'est exactement ce qu'on lui suggère.

Masochiste, Slumber se prend à hurler dans sa tête, là où personne ne peut l'entendre. Le dégoût prend le dessus tandis que sa main serre le fourreau jusqu'à ce que son corps proteste. L'arme du crime, la cause de cette douleur qui lui donne encore envie de vomir lorsqu'il réalise que les os ne sont plus alignés.

Ibijau frappe, étant forcé de tenir la main avec la sienne pour ne pas qu'elle glisse. La rage prend le pas sur la logique, sur leur lien, sur tout ce qui a été construit puis réduit en poussière. Alors l'épée s'abat, encore et encore, jusqu'à ce que le sang tâche les draps et que l'adolescent se sente sur le point de vomir. Quatre coups. Un nombre pair. Darkness, Dreamless, Blue, Sushi. S'il y en a d'autres, Ibijau ne les connaît pas. Slumber non plus.

Le dernier coup sera sa vengeance, l'apogée de cette dernière. Celui qui réduira tout en pièces.

Lorsque l'arme se lève, cette fois, c'est uniquement pour être balancée en dehors de la mezzanine, s'écrasant plus bas. Mais qu'est-ce qu'il vient de faire ?! Son regard fixé sur la main qu'il tient toujours, sur les dégâts et le rouge qui recouvre tout, Slumber n'ose pas redresser la tête pour affronter Bright.

Le rire lui glace le sang à la place. L'hystérie ne lui appartient pas, pourtant elle est familière. Bright ne riait jamais, à l'époque, par honte. Un son trop fort, à la limite de l'acceptable. Rien de tout ça ne lui a manqué le moins du monde. Il n'y a pas eu de hurlement, encore moins de demande pour que tout s'arrête, tandis qu'il frappait. Pourtant, à l'instant où Slumber parvient à regarder, il est face à une douleur si intense qu'aucun mot ne pourrait l'expliquer. L'hystérie part de la gorge, s'étendant jusqu'au sang qui coule d'une langue mordue trop fort pour forcer le silence. Les pleurs, ils sont présents également, glissant sur les joues trop pâles.

Ibijau n'est pas un dieu de la mort.
Il n'a pas le droit d'infliger une quelconque sentence de la sorte.

Sa force est bien maigre, insuffisante pour avoir brisé quoi que ce soit (il l'espère). Malgré ça, il est certain qu'il a causé quelque chose d'irréparable. La situation lui échappe, le laissant comme un enfant mis face à une bêtise par un adulte.

Qu'importe son nom, leurs noms, ou leur rivalité. Ses bras attirent son ami contre son torse. Le contact n'est pas désiré, pourtant nécessaire. Le sang qui va tâcher les habits qu'on lui a prêté n'a pas de valeur non plus. A la place, il encourage une étreinte, autorisant l'aîné à presser son visage contre son épaule. La situation est désolante et les larmes menacent de revenir en traître.

Si seulement sa langue maternelle pouvait lui revenir, juste quelques phrases de confort. Les rares bribes restantes ne sont pas assez. A l'époque, s'acharner pour des mots que personne ne comprenait semblait être une telle perte de temps. Fermant les yeux, Ibijau se force à se souvenir, à retrouver ce que Slumber a progressivement oublié. Les mots qu'il quémande avec tant d'ardeur se refusent à revenir. Alors, l'adolescent doit accepter ce qui s'en rapproche le plus.

« Ça va aller. » Ce n'est pas 'je te pardonne', ça n'a pas non plus besoin de l'être. Il n'a pas encore pardonné Bright. Les pleurs deviennent sanglots, mais peut-être est-ce du soulagement. Xen vit entouré de démons nés de son propre esprit, alors évacuer cette peine permanente, c'est bien, non ? Slumber s'en fiche, ne souhaite pas s'y attarder. Le son est insupportable. Les larmes, bonnes ou mauvaises, couleront de toute manière.

Pourtant lorsque Slumber souhaite se lever et récupérer de l'eau et des bandages, l'autre se presse un peu plus près, refusant que l'instant s'arrête. La même confiance aveugle que sur le ponton. Un besoin primaire d'attention, de ne pas encore être abandonné. Le cadet cligne les yeux tandis que les mains meurtries s'accrochent, s'ancrent à lui.

Et la réalisation est horrible lorsqu'elle lui parvient.

Slumber comprend, contre son gré. Et ça le force à resserrer son étreinte, jusqu'à ce que sa main lui hurle de cesser. Les mots sont une obligation, à cet instant. S'il ne les prononce pas, tout va encore s'embrouiller entre eux. « Non. » L'épuisement envahit son esprit, jusqu'à ce qu'il doive fermer brutalement les yeux pour s'empêcher de laisser les larmes couler de nouveau.

« Tu n'as pas à souffrir pour être aimé. » Le ton est ferme, empli de colère. Bien sûr, Bright ne peut qu’interpréter la violence à son égard comme une preuve d'affection. Il ne connaît rien d'autre. Ce n'était qu'une vengeance, pas quelque chose de plus sombre. Slumber l'autorise à rester contre lui un peu plus longtemps, jusqu'à ce que les épaules cessent de s'agiter sous les pleurs. L'absence de réponse l'effraie, s'il est honnête avec lui-même. A l'époque, lorsque leur amitié était naissante et que la déviance est apparue, Slumber ne s'est pas embêté à s'interroger. S'il l'avait fait, alors tout serait plus clair. Au lieu de ça, ils sont coincés là, pathétiques enfants qui restent si stupides.

« Plus jamais, » Slumber jure sur le peu qu'il lui reste, rouvrant les yeux pour presser ses paumes sur les joues marquées par la peine. Il le force à redresser la tête, cherchant quoi que ce soit de récupérable chez l'autre.

Combien de fois Bright a t-il entendu ou prononcé de telles paroles ? Plus jamais, juste une fois, ce n'est rien. Trop. Slumber espère que son ami réalise que la situation n'est pas semblable, que leur lien ne sera jamais aussi monstrueux.

Dent pour dent. Main pour main. Cœur pour cœur. Si son poignet ne se remettra jamais, Slumber préfère ça à posséder un esprit en morceaux. A qui Bright va t-il offrir son âme la prochaine fois ? A un pirate qui n'hésitera pas à le détruire ? Au moins, ça mettrait un terme à cette lente déchéance.

« Plus jamais, » il répète, essuyant les restes de larmes avec ses doigts. Le geste était mérité, il n'y rien à redire à ce sujet. Une vengeance directe, ne laissant pas place au doute.

Les coups lui ont fait du bien, tandis qu'ils résonnaient, que l'arme s'abattait telle un courroux divin.
Maintenant que l'instant est derrière lui, Slumber a perdu de vue cette sensation, remplacée par le besoin de ne pas causer plus de mal. Il n'a jamais été aussi cruel que Bright. Uniquement passif, et prompt à ignorer ce qui se produisait juste devant tes yeux.

« Je te laisserais réduire en morceaux chaque partie de mon être, si tu me le demandais. »

Une excellente raison de ne pas suggérer de le faire en premier lieu. Ses doigts glissent, frôlent les lèvres pour que, finalement, sa paume se presse contre elles. Ne me donne pas d'idées, Bright, il semble ordonner. Lorsque la main retombe, l'adolescent se met en quête d'eau et de bandages. N'importe quoi pour éviter de s'attarder sur le pourquoi et le comment. L'épée traîne toujours sur le sol, trônant au milieu de la pièce en un avertissement. Sans douceur, Slumber donne un coup de pied dans le manche, l'envoyant valser sous un meuble.

Bon débarras.

Ils devraient s'en débarrasser, la balancer dans l'océan ou l'enterrer assez profondément pour que personne ne puisse la retrouver.

Finalement, Slumber prend tout ce qui lui semble nécessaire, dont une bouteille d'alcool servant certainement à nettoyer les chairs. Ou bien son utilisation est récréative. Dans tous les cas, il n'y avait rien d'autre. Malgré ses compétences déplorables de soigneur, Bright est assez intelligent pour plonger sa main dans le seau d'eau que son ami a rapporté. La teinte rougeâtre qu'elle prend n'est pas un souci, et elle permet au moins de constater que les blessures ne dureront guère plus de quelques semaines.

Ce qui pourrait sembler long, si Slumber n'était pas occupé à observer sa propre main.

Une fois le tout désinfecté, le cadet rappelle la situation à Bright en posant son poignet à côté du sien. Une manière d'expliquer le geste, ou plutôt de la justifier. Peut-être qu'il en a besoin, pour ne pas se trouver terrible d'avoir été aussi impulsif.

« Je vais refaire ton bandage, d'accord ? » La phrase vient de nulle part, prenant Slumber au dépourvu. Le sien ? Ah, il est vrai que ses doigts tremblent légèrement sous le coup de la fatigue. Pour autant, la personne qui a le plus besoin de soins à cet instant, ce n'est pas lui ? Ou alors le geste a une seconde signification qui lui échappe. Hésitant, il accepte la proposition après un moment, autorisant les bandes colorées à retrouver leur place autour de sa blessure qui n'en finira jamais de guérir. Maintenant, Bright est blessé des deux côtés, il note. La brûlure lui paraît même avoir grandi avec son ami. Ou bien son imagination lui joue un tour.

Il y a une certaine aisance chez l'aîné lorsqu'il attrape le tissu sombre qu'il enroule autour de sa main fraîchement meurtrie. C'est différent de sa façon de faire, plus appliqué. Slumber serait en mesure de retourner le geste précédent, pour s'en occuper. Il a l'impression que ça ne serait qu'une erreur de plus. Alors, à la place, il se laisse tomber totalement sur le matelas, ignorant les quelques tâches rouges qui s'y sont écrasées. Autant se reposer, y songer le lendemain. Bright paraît d'accord, récupérant des couvertures ici et là pour former un nid à côté du matelas. Ce n'est guère confortable, le port ne cessant jamais de produire un brouhaha de fond.

Il faudra bien faire avec.

Pourtant, alors que le temps s'écoule sans jamais bouger, Ibijau se force à garder les yeux ouverts, à ne pas laisser les songes le rattraper. Se reposer est devenu terrifiant, certaines nuits, alors que le souvenir d'être prisonnier de son propre corps revient.

« Tu n'as pas sommeil ? »

La question fuse de nulle part, suffisante pour lui arracher un grognement. A force de trop y penser, sa respiration s'est sans doute accélérée. Juste assez pour dire à Bright qu'il est en train de tricher. Avouer la crainte qui se nourrit de ses souvenirs n'est pas acceptable. A la place, il se tourne sur le côté, pour ne montrer que son dos. Autant ne pas commencer un nouveau duel.


Les étoiles ne brillent pas. Qu'importe combien ont été accrochées, aucune n'a cette faculté. Pour preuve, Slumber n'a pas remarqué leur présence la nuit précédente. Il note chaque marque colorée, faite de tissu ou de papier, qui glisse du plafond. Accrochées par des fils invisibles, elles paraissent représenter une nuit oubliée, où les astres se seraient éteints sans raison. Trop de poésie de si bon matin. Sans s'interroger plus que nécessaire, l'adolescent tire la couverture sur son visage, pour s'isoler encore un peu du monde extérieur. Est-ce encore si tôt en premier lieu ? Sans doute que non, leur conversation s'est étendue bien trop longtemps.

Bright est en bas, d'après les pas qu'il entend. Aucune raison de ne pas s'octroyer du repos supplémentaire par conséquent. Le souci c'est que le sommeil se refuse à le capturer une fois de plus. Puisque le combat semble perdu d'avance, Slumber se redresse finalement, frottant ses paupières avec le dos de ses mains. Le bandage ne s'est pas défait durant la nuit, ce qui veut dire que Bright n'était pas le pire soigneur de l'histoire de l'île. Une surprise.

Des habits propres ont été laissés, en une offrande maladroite, aux côtés d'un seau et d'un linge. Se laver si tôt, c'est trop lui en demander. L'adolescent se force pourtant à avoir l'air présentable, frottant son visage jusqu'à ce que le froid fasse disparaître la fatigue. Au moins, les vêtements sont sombres cette fois, au lieu de lui rappeler la teinte de la chevelure de son ami.

Le manque d'espace lui pèse plus que Slumber ne souhaiterait l'admettre. C'est son excuse pour pousser le rideau de perles et pénétrer dans la boutique. Immédiatement, une main tire sur le tissu au niveau de sa nuque, redressant la capuche pour la faire glisser sur sa tête.

« Tu as l'air plus âgé que tu ne l'es probablement, je te l'accorde. Néanmoins, évite de montrer ton visage. » Soudainement, Bright est dans son champ de vision, ajustant sa tenue jusqu'à ce que Slumber n'effectue un mouvement d'esquive vers le comptoir.

« Seize ans. »

A t-il déjà offert ce détail la veille ? Difficile de s'en souvenir. Son corps se hisse sur le comptoir sans hésiter, pour qu'il s'y asseye. Le bois n'est pas aussi inconfortable que prévu.

« Environ vingt pour moi. » Dire qu'avant leur différence n'était que d'un an. Le monde adulte que Bright a décidé de rejoindre le dégoûte toujours. Hors de question qu'il abandonne de la même manière. Son pied se redresse, donnant un léger coup dans la jambe du maître des lieux. Ce dernier ne paraît pas le moins du monde dérangé, lui offrant une expression ennuyée à la place. « Comptes-tu me faire l'honneur de ta présence jusqu'à la fin des temps ? »

Ah, Bright s'attendait à ce qu'il quitte les lieux une fois sa vengeance accomplie.
La logique n'est pourtant pas leur mot d'ordre en général.

Sa grimace est une réponse suffisante. Un simple 'un peu plus longtemps, tu me dois bien ça'. Les bandes blanches autour de la main de Bright sont un peu rouges, il note en espérant que l'épée soit toujours sous le meuble. La simple pensée de ce qui s'est produit est suffisante pour lui couper l'appétit. Ses mains glissent sur ses oreilles, juste assez pour que le port se taise un moment. Lorsque l'instant se termine, que tout à cessé de tourner dans son esprit, son ami est debout sur le comptoir.

Est-ce raisonnable, de se comporter ainsi ? Confus, Slumber attend une explication, qui lui arrive en pleine figure sous la forme d'un doigt pointé dans sa direction.

« Reste si tu le désires, » son corps s'accroupit avec aise pour donner une pichenette sur le front du plus jeune. « Kaze, mon assistant temporaire~ »

Kaze. Oh, le vent ? Ou est-ce l'eau ? Les termes se sont tous mélangés depuis le temps.

« Je peux ? » Si Ibijau ne retourne pas immédiatement au camp, personne ne lui en voudra. Ce n'est que pour un jour ou deux, n'est-ce pas ?

Xen paraît épuisé en l'espace d'un instant, alors que ses pieds retrouvent le sol. « Tu ne devrais pas. Cependant, tu es plus borné qu'un éléphant. Autant t'inviter de mon plein gré. »

Kaze. Éléphant. Quelle est cette manie d'employer des mots qui ont perdu tout leur sens ? A quoi bon l'accueillir en premier lieu. Tout ce qu'il a provoqué, ce sont de nouvelles marques sur le corps de Bright. Peut-être que là se situe sa raison de ne pas fuir trop vite. Tout n'est pas réglé. Il est impossible de trouver des solutions à leurs crimes, alors pourquoi s'acharner ?

Sa main se redresse, celle qui est encore mobile, et il montre trois doigts pour signifier la durée de sa présence.

La demande est acceptable, puisqu'on ne le balance pas dehors. Honnêtement, vu l'état de Bright, il aurait facilement le dessus. Il lui semble qu'en tant que perdus, les gens songeaient déjà la même chose. Au vu de ce qui s'est produit, tant de fois, Slumber ne devrait pas baisser sa garde aussi rapidement.

« Tu vas pouvoir faire du rangement aujourd'hui ! »

D'un seul coup, Slumber songe qu'assommer son ami et s'enfuir ne serait pas un si mauvais choix. Qu'importe tout ce qu'il laisserait derrière lui. Assistant, ça ne devrait être qu'une couverture, pas une punition. Ses sourcils se froncent alors que les mains de Xen le poussent à descendre du comptoir pour se mettre à l’œuvre. Quel tortionnaire. Le sourire qui décore les lèvres de son vis-à-vis lui a sans doute un peu manqué pourtant.

Néanmoins pas au point d'affronter le bazar organisé qui compose le bric-à-brac par sa seule force. Heureusement, Bright le rejoint rapidement pour répartir le travail. Leurs noms ne sont pas une bonne représentation de leurs identités à ce moment. Xen est plus motivé que ne l'aurait jamais été Bright, au même titre que Slumber ne se serait pas plaint au contraire d'Ibijau.

Juste un peu plus, il décide de se raccrocher au passé.
Après tout, ça a un côté plus dangereux, comme une aventure commencée il y a fort longtemps qu'ils auraient oublié de terminer.

(Lancer une boule à neige droit sur Bright est plaisant, surtout quand l'aîné se plaint qu'il aurait pu être assommé.
Que croit-il que Slumber tentait de faire, hein ?)


Ce soir, ils sortent.

Grande nouveauté pour le cadet. Oh, observer Bright de loin n'était pas si difficile, surtout que Slumber n'a jamais été forcé de communiquer avec les pirates directement. La plupart étaient trop ivres pour payer attention à sa présence en premier lieu la veille. La demande est si incongrue, venue de nulle part. Je n'ai pas envie est la première réponse qui lui vient. Trop tard pour ça, l'Oublié a déjà ouvert un imposant coffre pour en tirer des tenues différentes. Ils ne vont pas encore se changer, si ? Slumber s'autorise à s'étendre de tout son long sur le matelas, tête la première, pour prouver sa mauvaise foi évidente. Le geste l'amuse pourtant. Jusqu'à ce qu'un haut ne finisse sur son crâne.

« Bright. »

« Bright ! Bright ! Est-ce donc ton unique réponse ? » L'énergumène a déjà perdu le fil, se refusant à l'écouter.

Forcé de se débrouiller par lui-même, le Rescapé plie les vêtements éparpillés autour de lui. Tant de tenues qui ne servent guère à quelque chose. La plupart ne sont pas adaptées au froid qui se répand, encore moins à effectuer le moindre effort. Les tissus sont jolis, certains brillent même sous ses doigts. Est-ce que ça a coûté cher ? La notion d'argent est si spéciale que Slumber ne la comprend pas encore totalement.

Bright se change plusieurs fois, ses doigts glissant de ses joues à ses cheveux, pour vérifier que tout est parfait. C'est un peu trop, le plus jeune note. Ce besoin de beauté l'a toujours dérangé, parce que c'est inutile sur l'île. Tout le monde s'en fiche. Il ne s'est jamais trouvé très bien à ce niveau là. Un peu trop dur, pas très habile avec sa voix. Bright est plus charmeur, meilleur avec ça. C'est dommage que sa personnalité soit ce qu'elle est. Baissant les yeux, Slumber se remémore les brimades des perdus au sujet de son apparence. Un sentiment désagréable de déjà-vu qui se reproduira encore s'il sort ici. Avec sa nouvelle famille, c'est moins dur. L'âme prend le pas sur le reste.

« Est-ce que tu veux que je te maquille ? »

La question fuse de nulle part, prenant Slumber au dépourvu. Soudainement, Bright est assis à ses côtés sur le matelas, ses yeux entourés d'une poudre rouge si vive que c'est tout ce qu'il est en mesure de voir. Immédiatement ses mains se soulèvent, cachant son visage. Lui offrir un tel choix alors que son esprit se moquait justement de son physique, c'est un peu cruel.

« Je vais prendre ça pour une réponse négative, » l'amusement est un peu acide, dans la voix grave de Bright. Cela le contraint à rester caché un peu plus longtemps, jusqu'à ce que le poids sur le matelas se retire.

Lorsque les doigts s'écartent (surtout à gauche) Bright est toujours en train de se maquiller, cachant la cicatrice sur le haut de sa joue. Darkness. Slumber est au courant pour ça, ne serait-ce que pour avoir été forcé de désinfecter la marque faite par une vieille lame. Il n'a jamais trouvé ça juste, que l'autre ait marqué le visage de Bright ainsi.

La justice n'est pas un concept qui leur sied, au vue de leur histoire.

Autant ne pas y songer, préférer s'intéresser aux vêtements. Se déguiser, c'est une obligation pour se promener sur le port, n'est-ce pas ? Avec un long soupir, et les mains ankylosées par leur interminable journée de rangement, il accepte finalement d'enfiler un haut différent. Quelque chose de plus fin, d'un peu long aussi. Lorsque Slumber se redresse et qu'il tourne sur lui-même, tout se soulève. La sensation est spéciale, ça lui donne envie de ne jamais s'arrêter. De se perdre dans une danse qui ne se terminerait qu'au lever du soleil.

Le tournis provoqué par le geste est bien assez pour mettre un terme à ce projet et l'obliger à se rasseoir.

« Tu pourrais t'envoler, si tu continuais, » commente son ami, tout en peignant ses propres lèvres.  

C'est impossible, devrait répondre Slumber. A la place, ses paupières glissent sur son regard, pour tenter d'imaginer la scène. Tout est si froid dans le ciel nocturne, et il ferait sombre. Cependant, ça ne l'empêche pas de poursuivre la rêverie un moment.

« Je suis prêt. »

Prêt à éblouir une foule inattentive, l'aîné s'expose fièrement, ajustant le tissu noir qui a remplacé le bandage sur sa main. Il ne l'a pas entendu se plaindre une seule fois, malgré leur dur labeur. Xen n'est définitivement pas Bright. Et, lorsque Ibijau pointe ses doigts vers le maquillage qui traîne devant le miroir, il n'est pas Slumber non plus. Auront-ils le temps de s'accorder un tel instant ? Visiblement, l'idée plaît au pirate. Il sort les pinceaux du seau où il les avait plongés pour les nettoyer, les séchant dans le premier chiffon qui passe.

De ses mains, Ibijau mime l'envol de l'oiseau jusqu'à ce que son explication soit comprise.

« Delaware ? Est-ce que vous êtes ceux qui aiment peindre leurs visages ? »

Vous. Xen n'a même pas questionné son appartenance. Cela lui fait plaisir, qu'importe à quel point le détail est mineur. Ses doigts frottent ses joues, signifiant que le geste n'est pas encore l'un des siens. Xen sourit de sa façon un peu tordue, pas totalement sincère. Le pinceau tourne dans sa main gauche tandis qu'il ouvre la première boîte de l'autre.

Couvrir tout son visage de poudre, c'est hors de question. Ibijau finirait par plonger sa tête dans l'océan sans réfléchir au bout de quelques minutes. Il autorise cependant certains défauts à être masqués, dont les cernes qui ont toujours été présents sous son regard. Tout comme la lame qui glisse entre ses sourcils pour en accentuer la séparation ne lui fait pas peur. Xen ne lui suggère pas d'y toucher plus que ça, et il ne colore que les coins de ses yeux de violet et pas le reste. Le pinceau pour les lèvres est différent, plus fin, et il presse juste assez pour que ça lui donne envie de lécher la teinte mauve pâle qu'on y applique. Le regard de l'Oublié suggère que s'il ose ruiner son travail, il dormira dehors.

Le tout gratte un peu, lui donne envie de passer son visage contre les manches longues qui recouvrent ses bras. A la place, Ibijau se retrouve en face de son reflet, tiré loin du lit sans avoir la possibilité d'échapper à cette épreuve. Le garçon dans le reflet l'étonne. Les couleurs ne sont pas habituelles, elles jurent avec ce qu'ils ont toujours porté. Bleu et vert. Pluie et forêt. Ils sont devenus un coucher de soleil à eux deux, vibrants et impossibles à ignorer. Alors, Ibijau cligne les yeux, espérant que ça soit simplement le maquillage qui le trouble. Au lieu de sentiments plus profonds.

Est-ce visible que son cœur a toujours été un peu dur envers lui-même ? Sa tête se tourne vers Xen, qui se tient toujours à ses côtés. Les couleurs et les formes, rien n'a été décidé au hasard. Il s'agit d'un tout, d'un encouragement bien plus direct que d'ordinaire. Bright s'est associé à ceux qui n'appréciaient guère ce qu'ils représentaient, lorsqu'ils étaient enfants. Ceux qui lui rappelaient sa propre colère intérieure.

« Merci. »

Il n'y a rien à ajouter.


La capuche ne couvre pas son visage cette fois, lorsqu'ils quittent la demeure du pirate. Une provocation qui leur convient. Sur les vieilles planches de bois des pontons, personne ne se soucie des grincements et des rires qui envahissent le lieu. Leur destination n'est guère lointaine, n'attendant que leur venue pour les entraîner dans une étreinte aussi longue que possible.

Au comptoir, Xen est à l'aise, habitué de la fumée qui s'infiltre déjà dans leurs vêtements. Les pièces qu'il tire de ses poches sont, pour certaines, brillantes, et pour d'autres ravagées par le temps. Viennent-elles d'anciens navires ? De jeux oubliés ? Sa curiosité l'encourage à tendre la main jusqu'à ce que Xen lui en offre une pour qu'il l'examine. Même sans elle, Ibijau a l'impression qu'ils auront largement assez pour leur soirée. A ce sujet, son estomac lui suggère de quémander quelque chose, et il tire sur la manche de l'aîné jusqu'à ce que la demande soit comprise.

La pièce lui est retirée pour se rajouter à la pile. Au moins, ils vont manger quelque chose, même si Ibijau aurait aimé qu'on lui laisse son nouveau trésor. N'importe qui ne peut pas se payer un salon privé, le cadet réalise lorsqu'on leur apporte tous ce qu'ils désirent un peu plus tard. Le plateau n'est pas forcément impressionnant, mais le thé sent délicieusement bon et la nourriture a l'air acceptable. Son besoin de se sustenter devient évident lorsque Ibijau presse deux gâteaux dans sa bouche, les entourant dans une serviette d'abord, l'un après l'autre en l'espace d'un instant.

« Ton maquillage~ » se lamente Xen tout en pressant la pipe à opium contre ses lèvres.

L'objet n'est pas inconnu, dans ce qu'il représente. Après tout, son clan consomme également ce type de substance. Quoique le Rescapé ne soit pas sûr que le contenu soit si similaire que ça. Le thé lui brûle un peu la gorge, mais fait passer le reste plus rapidement. Il ouvre la paume en direction de la pipe, prenant un air sûr de lui.

« Je suis un Delaware. » Une justification claire de sa capacité à fumer de l'opium visiblement. Bien qu'il hausse un sourcil, Xen ne questionne pas son jugement, lui tendant l'objet.

Rien de tout ça ne doit être bien compliqué. Il a déjà vu les autres fumer après tout. C'est juste que lui, les seules plantes qu'on lui a fait prendre durant sa guérison étaient dans des tisanes. Il n'y a pas d'opium dans ce format ? Non ? Bon, il va falloir faire avec. La pipe presse contre ses lèvres alors qu'il inspire sans trop forcer.

Sa grimace doit transmettre plus qu'aucun mot ne serait en mesure de le faire, au vu de la façon dont Xen se met à pouffer. Par esprit de contradiction, Ibijau retente l'expérience, avec plus de conviction. Et ça presse contre son torse au point que la tête lui tourne.

« Tu es un Delaware, hein ? » Le ton est moqueur, et les doigts reprennent la pipe pour l'éloigner du cadet. « Bois un peu de thé et tu pourras retenter. Tu n'as pas à te forcer. » Avachi contre les coussins, Xen a fermé les yeux pour inspirer profondément son poison favori.

Devraient-ils en profiter pour avoir une nouvelle conversation ? Mettre à nu leurs difficultés encore et encore ? Honnêtement, Ibijau commence à se lasser de cette communication forcée. Ce n'est pas tant le fait d'utiliser sa voix, à la rigueur, qui l'agace à ce point. Plutôt la réalité qu'ils pourraient rester ensemble pendant des siècles sans parvenir à réparer ce qui s'est détruit.

Le thé est délicieux, pas trop fort. La pointe amère qui s'en dégage plaît au plus jeune. Malgré tout, sa main gauche doit prendre la majorité du poids de la tasse, pour ne pas la renverser. Assis en tailleur, il secoue l'autre dans l'air, pour chasser les fourmis qui se sont glissées sous le bandage. La convalescence interminable est ce qu'elle est. Peut-être que c'est définitif. Ou plutôt, ça l'a toujours été, mais Ibijau n'avait pas forcément envie de l'avouer directement. Après avoir reposé la tasse, l'adolescent passe un long moment à défier la seconde pipe à opium du regard. Celle qui n'a pas encore été touchée.

Delaware ou pas, ex-perdu ou non, il a envie de continuer à se forcer. Juste assez pour voir ce que ça fait véritablement. C'est peut-être un caprice, ou un besoin de rébellion, il n'en sait trop rien. Ce qui ne l'empêche pas d'inspirer une bouffée maladroitement. La toux ne vient pas, c'est déjà ça. Rien au sein de son corps ne cède sous la pression.

Fier de son geste, il se tourne vers Xen, uniquement pour se sentir stupide. Rechercher l'approbation d'une telle personne, ça ne devrait plus être important. Il aurait pensé que son ami se serait moqué, ou bien lancé dans une longue tirade au sujet de tout ça, d'eux. Tout ce qu'il obtient est une langue tirée, en un avertissement. Ne fume pas trop, ne te fais pas mal. Ah, c'est un peu frustrant, la façon dont Xen joue à être plus responsable que lui.

Son pied donne un léger coup vers le plateau, pour indiquer à l'idiot qu'il n'a rien mangé encore. Visiblement, ce n'est pas un souci, encore moins une priorité. Ibijau repose la pipe, pour attraper une pâtisserie avec la serviette une fois encore. Et la coller juste devant les lèvres de Xen.

« Mange. »

« Quelle autorité~ » Les moqueries sont cependant moindres lorsqu'une main accepte finalement de prendre la nourriture. Bien, au moins il ne risquera plus de s'évanouir. « Mais tu sais, » Xen commente entre deux bouchées. « Je te préfère ainsi. »

Meurtris ?

« Tu es plus honnête. »

Est-ce de l'ironie venant d'un menteur ? Visiblement pas. Ibijau ignore quoi répondre, préférant se concentrer sur l'opium à la place. En un sens, il préfère le silence à un grand moment émotionnel où ils partageraient le passé. Ils n'ont plus le droit de se prétendre soigneurs, au final. Quant aux souvenirs… Ces derniers sont devenus bien flous, difficiles à comprendre.

Ce n'est que bien plus tard, alors que son esprit tangue sous le poids des vagues qu'il devine au sein du port, que l'adolescent s'autorise enfin une question. A présent, tout est plus léger, moins emmêlé. La douleur dans sa main est atténuée également, et il comprend un peu mieux les raisons de Xen. Si ça soulage ce qui se passe dans sa tête, alors c'est mieux de se donner la mort lentement ainsi, que de vivre dans une peine intense.

« Soul ? »

La question est multiple, de part un simple mot. Que penses-tu de lui ? Es-tu autant en colère que moi ? Je le déteste tu sais.

Avachi à ses côtés, sa tête juste à côté de l'épaule du cadet, Xen ouvre un œil. « Hm~ » Le sujet est certes un peu difficile au vu de l'opium qu'ils ont consommé, mais il n'y aura pas d'instant plus opportun que ça au final. Pieds nus, l'un sur le canapé, l'autre dans le vide, il faut au pirate un long moment pour se remettre les idées dans un ordre logique. Un effort qu'Ibijau pourrait applaudir s'il n'était pas occupé à fixer le plafond avec un intérêt intense depuis un moment.

« Je l'ai blâmé pour ta mort. »

Fantastique.

Bien qu'ils puissent s'accorder à ce sujet, Xen a été celui qui aurait été en mesure de le sauver. Et quoi d'ailleurs ? Kaze serait-il devenu un pirate à la lame acérée, capable de fendre ses ennemis et de combattre les perdus ? Cette possibilité ne lui fait guère envie.

« Je me suis dit que si je parvenais à retourner la faute sur sa personne, alors que je pourrais rester innocent. »

Typique de Xen. Ibijau grogne, juste pour la forme. Il s'en doutait. La main brisée, ce n'est que le résultat de son égocentrisme, pas un besoin primaire de faire souffrir ceux aux portes de la mort. Néanmoins, ça reste une conséquence avec laquelle il va devoir vivre.

« A présent, ça n'importe plus autant. J'ai tué par amour, ses soigneurs et d'autres. »

« Darkness. Blue. Dreamless. Sushi. »

« Oh. »

Baisser la tête lui demande un effort important. Le ton de Xen suggère que, s'il y a des noms oubliés, ça lui importe moins que le fait qu'il connaisse déjà ceux là.

« Tu le savais. Pour les quatre ? »

La joue de Xen presse contre son épaule tandis qu'il garde son regard dans le vide. Avec autant d'opium, se concentrer doit lui demander une certaine énergie. Si la conversation n'était pas cruciale, Ibijau le pousserait par terre. Là, ça va. Pour l'instant, ça lui réchauffe plus l'épaule qu'autre chose. Son silence est une réponse en elle-même. Le ricanement de son ami est un peu mauvais, en une réalisation tardive de la vérité. Ils ont un peu dévié de la base, même si ce n'est pas grave.

« Je hais Soul. Tout. » Le Grand Arbre. Les enfants perdus. Leurs anciens amis qui n'en étaient pas véritablement.

« Tu ne m'as jamais dénoncé~ » La remarque le surprend un peu, quoique pas outre mesure. Xen est un peu lent parfois, incapable de comprendre l'affection. Ce n'est pas grave, Ibijau n'est pas très doué non plus.

« Tu es mon meilleur ami. »

Le présent. Pas le temps le plus adapté. Pourtant, Ibijau n'a pas l'intention de se corriger. C'est son propre égoïsme, ce souhait ne pas être totalement seul au monde, coupé d'un passé qu'il a déjà égaré une fois.

« Tu es également le mien. » Une pause. Un soupir. « Pour en revenir à Soul, je n'ai pas à te dire vers qui diriger ta colère. Tu es libre de garder tout ça à tes côtés. »

D'imploser un jour et de retourner ta rage contre celui qui a tenté de nous protéger. Ibijau se dit que c'est ce qui est insinué derrière les paroles. De la part d'un meurtrier ça ne l'étonne guère. Quoique Xen a cessé d'agir ainsi au port, non ? La question n'est pas posée, parce qu'il préfère ignorer la réponse. C'est de la lâcheté, certainement. Le cadet en a un peu marre, de devoir se comporter en héros alors qu'il n'est, au mieux, qu'un personnage secondaire. Il est rassuré, que l'autre comprenne ce qui le ronge, ces sentiments problématiques envers leur chef qui ne l'est plus depuis longtemps. Tout pourrait s'arrêter là.

Hormis une dernière interrogation, le plus gros a déjà été confié. Ce n'est pas le plus simple à avouer. Ibijau ignore s'il ne devrait pas s'enfuir, autoriser Xen à s'assoupir, juste un moment. S'ils règlent ça, au moins ça ne sera plus un secret, ça cessera de tourner dans la tête d'Ibijau en boucle lors de certaines nuits.

« Bright était amoureux de Slumber ? »


La réaction demande un peu de temps. Un œil qui apparaît, puis un second. Et Xen se redresse pour se tourner vers lui, remplaçant l'épaule par le dossier du canapé. Le terrain est glissant, au vu de leur grandissements si différents. Et il est évident que le plus âgé n'a guère envie de s'y engager franchement.

« Bright était un monstre. »

Mauvaise réponse. Le regard d'Ibijau se fait plus dur, malgré l'impression qu'il a d'être aussi résistant qu'une méduse se laissant porter par le courant à cause de l'opium.

« Bright était amoureux de Slumber. »

Cette fois, c'est une affirmation. Uniquement sur la fin, Ibijau peut le dire. Peu avant son bannissement. Ce qui signifie le pire, une fois encore. Sa main se redresse, la droite cette fois. Il pousse la frange de Xen pour mieux voir ses yeux. En général, les observer lui provoque un certain dégoût, et ceci avec le reste du monde également. Pour cette fois, il peut endurer la sensation.

Bright a tué Darkness pour le remplacer par le suivant. Et ainsi de suite.
Ce qui signifie que Bright, cet imbécile, a essayé de se débarrasser de Green pour être avec lui.

Retirant sa main, l'adolescent hésite. C'est impossible de commenter à ce sujet. En un sens, son ami est coupable de crimes horribles et impardonnables. En un autre, il les connaissait parfaitement, ces actes morbides. C'est moins dramatique que sa main, que l'abandon. Slumber était franchement naïf, et Ibijau ne doit pas être mieux.

Il est plus simple de dire Bright et Slumber comme si ça n'était pas réellement eux. Uniquement des fantômes du passé.

« Les amours de Bright n'ont jamais été… Tu me comprends. » Pas vraiment, honnêtement. « J'ai aimé Slumber. De tout mon cœur, en voulant jusqu'à ne rien laisser. Je l'ai adoré sans souhaiter véritablement le connaître. Et je me dis, encore aujourd'hui, que tout aurait pu se terminer d'une autre manière. »

La confession est tardive, n'ayant plus la moindre valeur. Au lieu de ça, Ibijau trouve ça pathétique, de ne savoir que maintenant.

« Je ne suis pas amoureux de toi. J'ai cessé de l'être quand je suis devenu adulte. »

Ce détail, Ibijau l'avait deviné également. A l'époque, ce n'était qu'un jeu, cette fois où il a pressé ses lèvres contre celles de Bright. Un qui lui a manqué, après la disparition de son ami. L'aveu sera plus dur à offrir de son côté. Parce qu'il est plus ou moins convaincu de ne jamais avoir aimé. Autant ne pas suggérer que le contraire aurait pu se produire. Ils n'ont pas besoin de ça. Et puis, c'est le passé tout ça.

« Je n'aime pas Xen non plus. Ni Bright. »

Un problème dont ils n'auront plus jamais à se soucier.
Néanmoins, Ibijau se demande ce qu'aurait fait Slumber, si Green était morte ce jour-là.

Aurait-il été le suivant ? C'est une possibilité qui ne l'émeut guère. Au contraire de tous les autres, son lien avec Bright n'était pas une illusion totale. Ils avaient une base, bien que bancale. Ce sont les pêchés de l'aîné qui lui ont donné envie de se rebeller, de vivre alors que le monde lui refusait cette faveur.

Le rire de Xen est toujours aussi désagréable. Il naît d'un éclat, pour grandir au fur et à mesure. Il est vrai que leur conversation, la situation, rien de tout ça n'est très logique. Ils se sont comportés d'une façon peu adaptée. Sans trop comprendre comment, ou même d'où vient le son, Ibijau se retrouve à pouffer. Juste un peu au début, et puis ça s'étend dans sa poitrine et sa gorge.

Rire, ça n'a jamais été simple. Généralement, ça ne vient même pas le moins du monde. Quand est la dernière fois qu'un tel son a passé ses lèvres ? Avant l'île ? La drogue est bien trop forte, s'il se retrouve à s'esclaffer ainsi. Et l'expression surprise sur le visage maquillé de Xen ne fait qu'accentuer ce besoin de tout laisser sortir. Bientôt, ils se retrouvent incapables de s'arrêter, jusqu'à ce que les larmes naissent dans leurs yeux. C'est tellement stupide, que Bright et Slumber aient omis de communiquer.

Voilà ce que ça a provoqué.

Ses cotes lui font mal à force de sentir tout son corps trembler alors qu'il rit. Et Xen a ruiné son maquillage, laissant des traînées de rouge sur ses joues.

« Idiot ! » Le terme en Japonais lui est revenu sans crier gare et ça amuse grandement l'aîné qui le répète. Et ça dure jusqu'à ce qu'ils soient à bout de souffle, appuyés l'un contre l'autre sur le canapé. « Bright est un crétin. »

Une main pousse sa tête, sans méchanceté.

« Slumber aussi ! »







✿ Yoneda Ryoichi ✿
I was put on this earth to do one thing, luckily I forgot what it was so I can do whatever I want - wolfpupy


Dernière édition par Ibijau Assoupi le Dim 13 Mai 2018 - 14:39, édité 2 fois
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Rain X. Nataku
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MessageSujet: Re: Retrouvailles ✿ Ibijau&Xen   Retrouvailles ✿ Ibijau&Xen EmptyDim 13 Mai 2018 - 1:15

Retrouvailles ✿ Ibijau&Xen BOYS
★ Retrouvailles ✿
XEN NATAKU ★


La nuit est bien avancée, l'air glacé ayant recouvert l'île dans son intégralité, lorsqu'ils rentrent. Le terme est incongru, ne convenant guère. Ce n'est pas le foyer d'Ibijau, autant ne pas se bercer d'illusions et croire l'inverse. Le choc de la nouvelle s'est dissipé, noyé sous le reste. Le tissu noir utilisé en guise de bandage n'a pas fait un travail à la hauteur des espérances de Xen. Ce qui explique la traînée sanglante sur sa joue, là où il a appuyé le dos de sa main plus tôt. Un châtiment mérité, il songe tout en contemplant son reflet dans le miroir, assis en tailleur sur le sol. Seule la lune éclaire la mezzanine, comme toujours. Xen n'irait pas allumer des bougies, se souvenant encore de l'accident des années plus tôt. Son regard est habitué à la pénombre de toute manière, et nettoyer sa main ensanglantée n'est pas une tâche trop ardue. Ce n'est pas ce qui le dérange le plus, au contraire du maquillage qu'il doit retirer pour dormir.

Une fois que ça sera fait, le pirate aura l'impression de ne plus ressembler à rien. Au moins, Ibijau s'est trouvé beau, pour une fois. Il l'a bien remarqué, même si le forcer a se nettoyer le visage à leur retour a été une épreuve. C'est fou la volonté que peut avoir son ami lorsque son seul objectif est de se reposer. Il faut dire que presque vomir sur le chemin ne l'a sans doute pas motivé à rester éveillé. Quelle idée de consommer autant d'opium, hein ? Enfin, si ça a soulagé un peu sa main, Xen n'a rien à dire. Le tissu passe sur ses traits, nettoyant la peau juste assez pour que tous ses défauts reviennent. Ah, la nuit ça se remarque un peu moins. Et il n'a guère envie de s'attarder sur son reflet.

Il est plus simple de se glisser dans la pile de couvertures sur le sol, s'y nichant comme il peut. Ce n'est pas si inconfortable. Sans compter qu'Ibijau dort toujours tel un rocher, donc il ne peut pas le réveiller pour lui proposer d'échanger. Quand on brise la vie de quelqu'un, on ne négocie pas sur les détails. Allongé, Xen devine les étoiles accrochées au-dessus de lui, tendant ses mains en une tentative vaine de les attraper. Il ne sait pas pourquoi il ne peut pas s'empêcher d'en ajouter de plus en plus, puisqu'elles ne brillent pas. En silence, l'aîné retire sa mitaine, la chair brûlée faisant une apparition tardive. Ce n'est pas semblable aux blessure d'Ibijau. Lui n'a plus mal, pour ne pas dire que les chairs sont désensibilisées en grande partie. Xen craint bien plus de cuisiner et de se brûler par accident de nouveau qu'autre chose. Ce n'est pas la sensation permanente qui fait souffrir son ami.

Slumber est vivant.

L'affirmation est terrifiante. S'il n'était pas l'unique survivant ? Un instant, Xen s'imagine retrouver les autres, un après l'autre, jusqu'à se souvenir qu'il a assisté à leur fin, que ce n'était pas qu'un passage éclair.

Tu devrais dormir un peu.

La sensation fantôme des doigts de Sushi pressant contre sa joue l'encourage à fermer les yeux. Elle est son illusion la moins brutale, en un sens. Celle qui lui rappelle ses erreurs sans chercher à lui dire qu'il devrait être mort pour se faire pardonner. Le reste n'a pas autant de patience, malheureusement. Une punition que Xen accepte, n'ayant guère le choix. Pourtant, lorsqu'il joint sa main bandée et celle meurtrie par son enfance, il souhaite simplement profiter de tout ça. De la présence éphémère d'Ibijau. De l'espoir que son ami représente, de son changement aussi. Xen a toujours été excellent dès qu'il s'agit d'éviter ses responsabilités. Cette fois, c'est différent.

Slumber. Ibijau. Kaze.

Bercé par le son des vagues lointaines, Xen appelle un sommeil qui a toujours du mal à venir. Le lendemain, ils parleront un peu plus, tentant avec maladresse de pas briser l'instant présent. Plus d'opium pour le cadet en tout cas, qu'importe la beauté de son rire. C'est que Xen souhaiterait éviter de partager les démons qui l'habitent. La drogue ronge et ne laisse pas grand-chose derrière elle. Ibijau n'a pas besoin de ça à haute doses. Il a certainement envie de vivre, sinon il ne se serait pas battu lorsqu'on l'a laissé pour mort.

N'est-ce pas Xen qui a provoqué cette réaction en chaîne ? S'il était resté un peu plus longtemps… Ah, non, autant ne pas se bercer d'illusions. Rien n'aurait été bien différent. A quoi bon croire en des possibilités qui sont contradictoires avec sa personnalité.

Le repos ne l'a jamais beaucoup apprécié. Son esprit est incapable de se reposer plus de quelques heures, le réveillant trop tôt. Au moins, ça lui donne l'occasion de se laver et de peindre son visage de nouveau. Les écailles tracées par Moriko étaient magnifiques, la dernière fois. Il devrait lui redemander, un jour. En se cousant les lèvres avec un fil avant, pour s'assurer qu'aucun son ne viendra troubler leur soirée cette fois. La cruauté d'un tel acte lui échappe, ne laissant à la place qu'un vague dégoût envers les cicatrices qui suivraient. Il n'a jamais été très doué pour prendre soin de sa personne.

Dans une autre vie, alors que sa joue ne cessait de brûler et que ses ongles pressaient encore et encore contre les chairs rougies, ce n'est pas lui qui parvient à arranger la situation. Une main ferme repoussa la sienne, pour s'y accrocher. La première fois que Slumber osait le toucher. C'était l'époque où Bright s'offusquait que le cadet ait oublié leur langue maternelle. Il n'avait jamais vu Slumber tenir si fermement quelqu'un, en dehors de l'arène ou de son travail de soigneur.

C'est étrange, la façon dont Xen a oublié ce souvenir. Noyé par les autres, il ne revient qu'à présent, tandis que ses doigts tracent la croix qui marquera toujours sa joue. Le produit piquait horriblement, et les larmes s'étaient formées dans ses yeux. Pourtant, au lieu de lui intimer le silence, ne serait-ce que par un geste, le garçon l'avait autorisé à pleurer. Et la douleur était à l'intérieur, en vérité. Elle rongeait tout sur son passage, sans que Bright n'en comprenne la source. La marque qui s'infectait était une preuve d'amour, de quelque chose de fort et d'éternel. Alors, pourquoi est-ce que ça lui paraissait si difficile à gérer ?

Xen se le demande encore.

La question lui revient également, pendant que le pinceau applique la première couche pour masquer les imperfections. Qui a fait ça. Une demande prononcée sans un mot, juste par les doigts pointant vers la marque. Bright a offert un sourire en retour, un qui se tordait à cause des conséquences. N'était-ce pas évident ? Il ne pouvait aimer qu'un unique être. Que l'âme-sœur pour laquelle il était venu au monde.

Son reflet est presque moqueur une fois son œuvre achevée. Bien sûr, tout ça n'était qu'une illusion. Le véritable amour vient de… Xen n'en a pas la moindre idée. Il balance un tissu pour recouvrir la glace, s'empressant de descendre l'échelle qui lui permet de rejoindre la terre ferme. La tête lui tourne un peu, en une punition habituelle pour ce que son corps endure. Ibijau dormira encore un moment, ce qui lui donne l'occasion de parcourir le port. Une marche ne lui fera pas de mal.

Ses sandales sont un peu usées. Dommage que la paire plus récente soit incomplète, la moitié égarée dans l'océan. Il apprécie un brin le silence, ou plutôt le bruit de fond plus faible que la nuit. Ses pensées n'ont pas encore décidé de tout envahir, l'autorisant à un bref répit. Encore libre, il s'autorise à tourner sur lui-même sur les planches de bois un moment, jusqu'à se donner le tournis. Qu'importe que ça l'oblige à s'asseoir ensuite. Ce n'est pas comme si Xen allait croiser un être souhaitant entamer une conversation.

La tête penchée en arrière vers le ciel encombré de gris, l'adulte ferme les yeux, espérant qu'une pluie battante s'abattra.

Peut-être que ce jour là, à cause de la façon dont le front de Slumber a heurté le sien bien trop fort, il est parvenu à comprendre que tout cela n'était qu'une erreur. La fureur du geste était un rappel à l'ordre, probablement. Enfin, Bright n'en avait que chialé un peu plus.

Lorsqu'il se redresse, une fois plus en forme, le ciel se refuse toujours à lui offrir ce qu'il demande. Ce n'est pas grave, parce que Xen aura le monde un jour. Tout entier, rien qu'à lui.
La bêtise d'une telle pensée est risible. Qu'est-ce sinon un caprice supplémentaire ?


Le repas est loin d'être médiocre, enfin pour ses standards. Des légumes frais, soigneusement coupés et cuits ensemble. Oh, il a été chanceux qu'on lui propose d'embarquer directement de la soupe. Il est rare que Xen déguste quoi que ce soit de chaud, en dehors en thé. Marcher jusqu'aux fermes était un peu éprouvant, ce qui ne l'encouragera pas à ouvrir la boutique. Autant ne pas s'en soucier, tout le monde le sait excentrique et à moitié à côté de la plaque la majorité du temps. Assis en tailleur sur un coussin, en face de son ami, il l'observe ajuster ses doigts autour de sa cuillère.

La droite serait plus appropriée, si elle fonctionnait normalement. Xen a noté, au fur et à mesure de leurs retrouvailles, les limites que possèdent les doigts d'Ibijau, la façon dont le poing ne se ferme plus correctement.

« Comme ça. » Il lui montre le geste, tournant son poignet pour que le cadet voit comment un gaucher doit se débrouiller. N'est-ce pas un sujet sensible ? Ah, autant essayer de réparer les dégâts.

Par esprit de contradiction, Ibijau préfère prendre le bol à deux mains et boire le liquide au lieu de s'embêter à utiliser une méthode plus conventionnelle. Gamin insolent, va. Xen s'en amuse plus qu'autre chose, prenant son temps de son côté. C'est que son bol est bien rempli, et que son estomac ne comprend plus ce qui n'est pas recouvert de fumée. Quel dommage, parce que la soupe est délicieuse. Il devra remercier les fermiers, s'il y songe.

(Peu probable.)

Une fois le tout terminé, et les bols mis de côté, Xen songe à ce qu'ils vont accomplir cette fois. Pas grand-chose, si possible. Il n'est pas d'humeur à endurer un autre face à face. Autant ne pas pousser le destin plus que nécessaire. Leur amitié est devenue fragile, quoique c'était déjà ainsi auparavant. Lorsque Sushi traînait avec eux, Bright faisait du favoritisme permanent envers la jeune fille, au détriment de son lien avec Slumber. Il ne pouvait pas savoir que ses sentiments finiraient par changer (quoique après trois meurtres, ce n'était pas si difficile à voir).

Assis sur le comptoir encombré, il prend un moment pour réfléchir à une activité. Un peu de communication ne leur ferait pas de mal, ou plutôt parvenir à avoir une discussion légère sans avoir besoin de la parole. Le vieux meuble en bois geint sous la pression quand Ibijau se pose à ses côtés. N'avait-il pas dit qu'il ne resterait que quelques jours ? Pas que Xen aurait la force de le renvoyer.

Le plus jeune comprend que ce n'est pas sa place, qu'il n'appartient pas au port.
Et, honnêtement, Xen n'a pas envie de devoir toujours lui courir après pour éviter d'avoir à justifier le comportement enflammé d'Ibijau.

Des doigts curieux pointent vers son oreille, poussant l'aîné à la recouvrir de sa main jusqu'à comprendre que ce n'est pas un défaut qui a été remarqué. Quelques mèches sont placées derrière son oreille, dévoilant la boucle cachée en-dessous. Il s'agit d'un morceau de métal avec une petite chaîne au bout de laquelle pend un papillon argenté.

« N'est-ce pas joli ? » Xen s'enthousiasme malgré un sentiment de lassitude. Rien ne parvient à être magnifique, se contentant d'effleurer la beauté sans jamais l'atteindre.

Ibijau mime le geste de pincer sa propre oreille, en une question qui laisse Xen dans la confusion la plus totale pendant un moment. Un très long moment, jusqu'à ce qu'un pied vienne presser contre sa jambe pour lui intimer l'ordre de revenir à la réalité.

« Ce n'est pas un véritable piercing. Je pourrais utiliser une aiguille cependant. » Il y a songé, surtout au vu de la boîte remplie de bijoux pour les oreilles qu'il possède, quelque part au milieu du reste de son bazar organisé la veille. En vérité, l'unique détail qui l'a retenu jusqu'à lors est le fait qu'on lui a conseillé de passer l'aiguille dans une flamme en premier lieu, ce qui ne le tente guère. « Désires-tu voir les autres ? »

N'attendant pas de réponse, il descend du comptoir, s'égarant dans son monde un instant. Dans la boutique, ses yeux se ferment tandis que tout devient similaire à une nuit étoilée. S'il les rouvre, serait-il égaré dans la jungle sombre ? Ou bien au milieu de nulle part ?

« Xen. »

Rien de tout ça, visiblement. Telle une ancre, la voix d'Ibijau le maintient loin des illusions habituelles. L'autre ne l'aide cependant pas à chercher, préférant attendre adossé au comptoir à la place. Kaze est un assistant bien inutile. Tout autant que le maître des lieux. La boîte a la forme d'un minuscule coffre tenant dans sa main. Lorsqu'il l'ouvre, de retour dans la partie habitée du lieu, Ibijau inspecte chaque petite pièce du regard. Beaucoup de ces bijoux ont appartenu à des morts. Ils ont été nettoyés avec soin, donc ça ne pose aucun souci de jouer avec. Il y a diverses étoiles, de tailles et de couleurs différentes. Malheureusement, Xen n'a qu'une seule boucle accrochée à une chaîne qui se pince autour du lobe. Donc il n'a jamais porté les autres.

Se saisissant d'une simple perle verte, fidèle à son esthétique, Ibijau paraît hésiter, la laissant rouler dans sa main valide. Paume pressée contre sa joue, Xen sent que leur amitié risque de provoquer un désastre de plus, juste comme ça.

Son sourire s'agrandit, avec paresse.

« Et si je te perçais les oreilles ? »

Le hochement de tête est suffisant pour qu'il éclate de rire.


Le plan n'était pas supposé être mutuel. Heureusement que Xen a un côté masochiste, sans quoi l'idée de laisser quelqu'un dont la main tremble utiliser une aiguille contre sa peau aurait été déplaisant. Trop tard pour abandonner, surtout après avoir réussi à allumer une bougie pour en utiliser la flamme. L'Oublié n'irait pas jusqu'à dire qu'il n'a pas confiance, mais le seau d'eau à côté de l'objet n'est pas un signe qu'il apprécie la situation. Le procédé n'est pas difficile, heureusement. Bien se laver les mains, désinfecter l'aiguille avec le feu et l'oreille avec de l'alcool. D'après ce qu'on lui en a dit, ça ne fait pas le moins du monde mal.

Il n'empêche que le doute est permis.

Hors de question de passer en premier, au vu de la nouveauté de l'exercice. Il est pratiquement certain qu'il pourrait faire les deux par lui-même, bien que Ibijau n'apprécierait guère de ne pas tester. Xen n'est pas chaud pour l'autoriser à se percer l'oreille par ses propres moyens non plus. Qu'on se rate sur sa personne a moins d'importance. Sa beauté a déjà été altérée par d'autres événements.

« Ne bouge pas, » Il marmonne, ses lunettes glissant un peu de son nez. Autant les mettre et ne pas viser à côté. Au moins, Ibijau parvient à rester immobile. Bien qu'il soit évident que ça lui déplaît profondément. Tirant un peu sur le lobe d'une main, Xen perce avec la seconde.

« Aïe. »

Une pause, avant qu'il ne reprenne.

« Je note que tu ne parles plus un mot de japonais, mais tu dis quand même que tu as mal dans notre langue maternelle. »

Xen a bien le droit de se moquer un peu, sans compter que ça l'a surpris. L'aiguille parvient finalement à trouver un point de sortie. Il l'a prise un peu épaisse, en se disant que ça serait mieux. Le plus important c'est que ça ne s'infecte pas. Enfin, Ibijau a des capacités de soigneur, ou de guérisseur qu'importe, il s'en sortira. Fier de son œuvre, Xen retire l'aiguille pour nettoyer la peau avec un linge imbibé d'alcool, jusqu'à ce que le plus jeune ne repousse sa main, une grimace sur ses traits.

Courageux mais uniquement jusqu'à un certain point. Au lieu de choisir la perle verte, qui irait bien mieux à une femme d'un certain âge, Xen décide d'accrocher un croissant de lune en argent. Et c'est assez mignon, ça fait ressortir la couleur de sa peau.

« Tu es très bien, Ibijau. »

Le compliment déclenche cette rougeur si habituelle chez le cadet, qui lance un regard ennuyé au miroir tout en touchant le piercing qu'il devrait laisser tranquille.

Formant un cœur avec ses mains, Xen pointe ensuite son doigt vers le croissant de lune, pour savoir si Ibijau est d'accord pour le garder. Autant bosser un peu sur leur communication, après tout. Le geste est assez clair pour que l'adolescent l'approuve, hochant fermement la tête. Lorsque sa main droite attrape la seconde aiguille, Xen est un peu moins sûr que tout ça soit une idée raisonnable.

Ah, ce n'est pas leur genre, de bien faire les choses.

Ses yeux se ferment tandis qu'il autorise son ami à lui infliger la punition désirée. Son corps trésaille à peine lorsque l'aiguille brûlante s'enfonce contre sa chair. Ce n'est pas si terrible, jusqu'à ce qu'Ibijau perde sa patience et qu'il pousse un peu trop fort. Son expression doit avoir montré que ce n'était pas agréable parce qu'il constate une pression contre le haut de sa tête, en une excuse. Pas besoin de se soucier de ça, après tout Xen n'a que faire d'avoir mal.

Il tente de le prouver en se détendant un peu, refusant de regarder ce qui se passe. Le monde s'évapore petit à petit, se transformant en une rêverie éveillée. Slumber et Bright auraient tous deux pleuré, si on leur avait proposé d'endurer une telle épreuve. Qu'est-ce qu'ils étaient petits à l'époque. Stupides aussi. Pourtant, Xen ignore s'ils étaient malheureux. Et, dans son esprit, l'image de Blue et de ses nombreux piercings d'un côté lui revient. Le métal était froid sous ses doigts. La sensation est restée, au contraire du reste.

Xen portera toujours ses crimes à ses côtés, en des fantômes du passé.
Au moins, ça lui fait un peu de compagnie.

Lorsque ses paupières se soulèvent, l'étoile noire brille à son oreille. Il n'a même pas réalisé que Ibijau a terminé depuis longtemps. Bien que le terme ne veuille pas dire grand-chose. Répétant le geste précédent, l'adolescent l'interroge sur son avis, s'il a fait le bon choix. C'était simple, de mettre la lune et l'étoile en opposés. Il n'y avait pas grand-chose d'autre que Xen aurait apprécié de porter, de toute façon.

Il refait le cœur, se demandant comment dire merci. Baisser un peu la tête est suffisant, probablement.


Les gestes se font plus rapides, à force. Sa main tire, la peau ayant changé de couleur sous les bandages. Ce n'est guère mieux que la douleur permanente qu'Ibijau doit endurer. Xen est capable de rester silencieux, de ne pas se plaindre pour un rien, si la situation le demande. Et là, c'est le cas. Leurs gestes sont des trouvailles fantasques. Un pirate est une main recouvrant un œil et l'autre agitant une épée invisible. Alors qu'un peau-rouge est deux doigts qui partent de la commissure des lèvres pour remonter et tracer des lignes invisibles sur les joues. Une nouvelle langue rien qu'à eux, une sorte de secret que personne d'autre n'aura.

C'est égoïste, n'est-ce pas ? Souhaiter partager une telle chose avec son ami après si longtemps. Xen mime le rire en agitant ses mains dans l'air en essayant de ne pas se sentir coupable d'exister. La culpabilité est un sentiment bien trop frais, similaire à une plaie béante. C'est nécessaire, Xen suppose. Une punition qu'il mérite. Ah, ce n'est pas comme s'il avait une raison de le mentionner à voix haute. Surtout alors qu'ils tentent de n'utiliser que des gestes.

« Promesse, » il explique, tout en joignant leurs petits doigts. Ce signe là vient de leur enfance et n'a rien d'une invention. Néanmoins, s'en souvenir n'est pas forcément mauvais. L'aîné doute qu'ils parviennent à créer des dialogues entiers en l'espace d'une visite. Malgré ça, il vaudrait mieux que Ibijau ne revienne pas, pour son propre bien.

Le garçon retourne le geste, une expression concentrée sur ses traits. Un bon indicateur qu'il va poser une question que Xen n'a pas envie d'entendre.

« Est-ce qu'on peut en faire une ? »

Parfois, lorsque son ami parvient à sortir des phrases complètes, l'Oublié réalise à quelque point Ibijau a du mal à articuler ce qu'il dit, bafouillant et se reprenant à plusieurs reprises pour sortir quoi que ce soit. Il n'a aucune idée de comment l'aider à ce niveau.

« Bien sûr, qu'est-ce que tu désires ? »

Xen ne devrait pas s'engager sur un tel terrain, mais c'est trop tard. Au lieu de s'enfuir, il ressert son doigt autour de celui du cadet, attendant sa demande.

(Il ne veut pas qu'ils se séparent à jamais.
Pas être seul de nouveau.
Pourtant, Xen comprend également que rester trop proche du cadet serait lui faire du mal à un moment donné ou à un autre.)

« Amis pour toujours ? »

Son expression doit approcher l'incrédulité, parce que Ibijau a le rouge qui lui monte aux joues. De tout ce qui aurait pu être suggéré, c'est si innocent. Xen n'est pas certain de la réaction qu'il est supposé avoir. L'autre a débarqué de nulle part, essayant de le noyer avant de lui abîmer la main en guise de vengeance. Et maintenant, une promesse que leur amitié ne s'éteigne jamais. L'envie de hurler monte, et il l'écrase avec autant de force que possible. Qu'est-ce qui ne va pas chez eux ?! Cynique comme il est, le pirate pourrait lui citer leurs erreurs les unes après les autres. De 'j'ai tué des gens, je t'ai blessé et je ne suis pas certain de m'en vouloir pour tout' à 'tu savais que j'étais un tueur et tu n'as rien fait, pourquoi est-ce que tu n'as pensé qu'à te venger au lieu de vivre'.

La naïveté de Slumber était un outil autrefois. Sa capacité à pardonner est terrifiante à présent. Est-ce vraiment ça, d'ailleurs ? Son ventre est si contracté qu'il a mal, tentant de retenir l'énergie au sein de son corps au lieu de la laisser imploser. Sushi était ainsi, incapable d'en vouloir pour toujours, cherchant à revenir vers les gens à la place. Il ne comprend pas ce masochisme (sauf qu'il est exactement pareil, hein. Que Xen vendrait son âme pour une once d'affection). A quoi bon ? Ils finiront en morceaux, voir pire, une fois de plus. Il n'a pas envie de promettre une amitié éternelle. Xen préférerait l'étrangler là et maintenant, pour qu'Ibijau se taise, qu'il ne lui demande pas un tel sacrifice.

Sale monstre, une voix marmonne dans sa tête, et pour une fois ça doit être la sienne.

Les larmes brûlent son regard, une fois encore. Il s'épuise, à avoir de telles pensées, à ne pas être capable de les repousser avant qu'elles ne viennent au monde. Les enfants maudits ne devraient pas rester amis, qu'importe à quel point ils le désirent.

« Je refuse d'être une responsabilité, » Xen avoue finalement, les mots à peine audibles. Si ça se trouve, Ibijau n'aura pas la moindre idée de ce qu'il essaye de dire. Même pour l'aîné, c'est confus dans son esprit. Le pirate n'aura jamais besoin d'être arrêté ou contrôlé. S'il aime de nouveau, s'il recommence, aucune autre issue ne restera, outre la fin. Ah, c'est étrange d'y songer, ça lui donne une impression de chaleur dans sa poitrine. Un peu comme une vague de soulagement.

Est-ce que tout s'arrêterait enfin ?

Ses mains se sont accrochées dans sa chevelure, il ne le réalise que lorsque son ami lui fait lâcher prise, lentement. Son corps se fige, s'attendant à une réaction horrible dont Xen ignore l'origine (il n'a jamais apprécié qu'on le touche). Rien de dramatique ne se produit, cette fois. Ibijau lie leurs petits doigts de nouveau, son regard concentré sur un point que lui seul est en mesure de distinguer.

« Amis pour toujours, » le Rescapé répète, s'appliquant à le dire correctement.
Interdiction de douter de toi-même. Je n'ai pas que ça à faire.

Xen comprend, un peu tardivement sans doute. Sur ce point, il n'est pas meilleur que Slumber ne l'était. C'est simplement plus simple pour lui de manipuler les gens pour leur faire croire le contraire.

« Amis pour toujours, » il accepte finalement.

Un jour cette promesse va venir foutre en l'air leur vie et provoquer leur mort, il n'en doute pas un seul instant. En même temps, ça lui réchauffe le cœur, d'avoir un véritable ami. Quelqu'un que Xen n'a pas à payer pour voir, ou qui ne se fiche pas de son existence. Une présence sur qui se reposer. Et à soutenir également.

Quand Ibijau presse leurs fronts ensemble, en un rare contact, Xen réalise qu'un sourire est en train de tirer sur ses lèvres. Et les larmes sont déjà un lointain souvenir.
C'est si stupide, d'être si heureux, juste l'espace d'un instant.

(Il n'en a absolument pas le droit.)

Le front frappe le sien sans avertissement, lui arrachant un grognement. Est-ce que sa haine de lui-même se lit si facilement sur son visage ? Ses doigts massent sa peau tandis qu'il tire la langue à Ibijau, en une plainte grotesque.

L'autre lui rend le geste, fier de lui.


« Change le. »

Le murmure est plein de colère, poussant Xen à se demander comment ils en sont arrivés là. La nuit est en train de se répandre autour d'eux. Assis sur le toit de la Pluie Éternelle, entourés d'une couverture, ils devraient passer un bon moment. Rien n'est jamais si simple. C'est à se demander comment Bright et Slumber ont fait pour ne jamais se hurler dessus. Ah oui, Slumber était trop passif pour lui en foutre une. Dommage, parce que ça n'aurait pas été totalement inutile, Xen suppose.

Il doit cesser de penser que la violence à son égard est une conséquence normale, ce n'est pas sain.

« Tu ne l'aimes pas ? » La plaisanterie est tranchante, puisque le pirate est parfaitement au courant de la réponse.

« Xeno… » Une pause, et Ibijau reprend, encore et encore. Six fois. « Xenophobia ! » Et il tire la couverture de son côté jusqu'à ce que l'épaule de Xen sente l'air glacé essayant de prendre possession de sa chair.

« Xenophobia. Ce n'est pas un nom très plaisant. Je ne voulais pas qu'il le soit. »

Avoir été forcé de le définir n'a pas été agréable. Mentir aurait pu causer moins de dégâts, quoique uniquement sur le court terme. Ah, s'il ment au monde entier, autant limiter cette violence avec son meilleur ami. Le silence s'estompe lorsque les pieds nus du cadet pressent un peu trop fort contre les vieilles tuiles, leur arrachant un grincement. Xen n'a pas envie d'admettre le geste et l'attention qu'il réclame. Ibijau n'est qu'un gamin parfois, un qui voudrait que le monde tourne selon ses désirs.

Pas que Xen vaille plus de son côté. Et puis, c'est une nouveauté qu'il apprécie, en vérité. C'est plus sain que Slumber et sa façon d'occulter ses propres besoins au profit des autres.
Il aurait préféré qu'Ibijau n'apprenne jamais le sens de son nom néanmoins, ni sa forme complète. Alors pourquoi lui confier ? Par masochisme ou dans le but d'obtenir une absolution ?

Un peu des deux.

« Xenophobia est cruel, n'est-ce pas ? C'est ce que je ressens, ce besoin de rejeter, de n'autoriser personne à m'approcher. » Il doit y avoir une raison, outre les meurtres et ce qui ne va pas dans sa tête. Ou alors tout est lié à un événement qui a été effacé. Xen devrait l’interpréter tel une chance, d'avoir perdu la raison de l'horreur qui l'habite. Il n'en est rien. C'est un fardeau qui n'aura jamais de réponse. « Bright est pire. A chaque fois que tu le dis, j'ai l'impression de devoir affronter les autres. » L'amour et ses disciplines. « Bright est impossible à pardonner, pas que j'ai envie qu'il le soit. » Tout comme accepter qu'il s'agit de son identité ne fonctionnerait pas.

L'éclat de compréhension qui passe dans le regard d'Ibijau lui fait réaliser qu'il ne s'était pas aperçu de la monstruosité du nom. Pour lui, il s'agit certainement d'un moyen de se souvenir de leur amitié, de la haine qui n'existait pas encore dans son cœur. Xen a moins de chance, puisqu'il est incapable de se rappeler d'un moment où sa vie n'était pas déjà ainsi.

Slumber est plus simple. Pour lui, c'est une sorte de départ, pas un déplacement d'un cauchemar à un autre. Pas que se faire briser la main et passer à un cheveu de la mort soit forcément réjouissant. Xen peut comprendre pourquoi est-ce qu'il en vaut autant à tout le monde.

Au lieu de s'embêter à récupérer son bout de la couverture, l'Oublié se redresse, debout sur le toit qui grince sous ses pieds nus. Un pas après l'autre, lentement. Il n'a pas tant de mal à gravir les tuiles jusqu'au milieu de la structure, bras écartés, l'aîné avance un pas après l'autre. Parfois, lorsque le vent vient caresser son corps, l'équilibre se rompt juste une seconde, et il s'imagine s'écrasant au sol. Est-ce que ça devrait lui faire quelque chose ? Au oui, il ne serait plus aussi beau. L'action n'a pas pour but qu'on vienne le secourir, Xen se connaît suffisamment pour être certain de ne pas se laisser attraper par la mort d'une façon aussi ridicule. C'est simplement un moyen convenable de donner à Ibijau le temps d'absorber ce qu'il vient de dire.

La patience est quelque chose qu'ils ont du mal à maîtriser, l'un et l'autre. Manque de concentration ou besoin de contrôler son destin cette fois. C'est risible, qu'Ibijau ait cherché à le retrouver alors que son corps n'a pas terminé de guérir. Ils n'ont absolument pas le sens des priorités. Ah, Xen ne devrait pas décider pour les autres, ça ne lui a jamais rien apporté de positif. Les visages flashent dans son esprit, le forçant à fermer les yeux. Toujours dans le même ordre, au dernier instant.

Son pied glisse, juste un peu.
Meilleur ami ou non, il aurait peut-être tué Slumber.

A cet instant, Xen doit mettre toute son énergie et sa volonté pour ne pas se balancer du toit. Ce foutu appel du vide commence à être un problème. Surtout lorsque ça se produit n'importe quand, sans raison particulière outre le fait que Bright était un tueur en série à quatorze ans.

« J'ignore si je désire vivre, » oh, c'est charmant de déclarer ça tout en reprenant sa marche sur les tuiles. « Par conséquent, Xenophobia, ce n'est pas un tel fardeau à côté. »

Tentative maladroite pour rassurer le plus jeune que son nom n'est pas une fatalité. Xen a l'impression de ne pas s'y prendre aussi bien qu'il ne le devrait. L'avantage, l'unique probablement, est qu'Ibijau ne lui ordonnera jamais de vivre pour lui. Lorsque ses yeux se rouvrent, l'autre se tient debout à ses côtés, en équilibre sur le toit en pente. Le champ de vision de Xen redevient sombre d'un seul coup, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'on vient de lui balancer la couverture sur la tête, sans se soucier d'une possible chute en retour. En silence, il tire dessus pour l'enrouler autour de ses épaules. Il aime bien leur position, être un peu plus grand, comme avant. Bien que ça ne soit qu'une illusion.

Slumber lui donnait envie de l'entraîner dans l'interdit, toujours plus loin, sans se soucier des conséquences. Ibijau n'est pas si différent. Plus provocateur même, plus prompt à le suivre de son plein gré.

Si Xen était moins conscient de sa propre cruauté, il n'hésiterait pas à le ramener chez Moriko. Hors de question de lui enfumer l'esprit. Son ami mérite un peu mieux que ça quand même. Avant que l'aîné ne puisse suggérer quoi que ce soit, Ibijau lui tend les mains.

« Hm ? »

Devant l'ignorance de Xen, le plus jeune grimace, mimant le geste de le tenir puis de le pousser en arrière. Oh c'est un terrible jeu, dénué du moindre sens.

Son rire est un peu éraillé, à force. Xen se recule pour tendre les mains au maximum, pressant leurs paumes ensemble. Sa main droite tire horriblement sous le geste, bien que ça soit mérité. Même en cas d'accident, il ne fera que dégringoler sur les tuiles au-dessous, au lieu de chuter directement. Donc ce n'est pas si dramatique. Ibijau le pousse en arrière, tirant ensuite pour lui éviter de perdre l'équilibre.

Ils ont beaucoup trop de contact pour leurs standards, Xen se dit que ça va mal se terminer et qu'ils vont tous deux endurer une crise de stress plus tard dans la nuit. Là, c'est encore plaisant quand même. Et c'est de sa propre initiative qu'il le fait grimper sur les tuiles qui forment une ligne au-dessus du monde pour lui infliger le même jeu.

Des amis doivent se faire confiance, n'est-ce pas ?

Bam je te pousse, mais tu ne tomberas pas parce que je ne le veux pas.

« Tu le changeras, un jour. » Ibijau insiste, sa voix moins forte qu'auparavant, tandis qu'il penche la tête en arrière pour observer les étoiles. Xen hésite un moment, optant finalement pour le ramener vers lui. Debout l'un en face de l'autre, il n'est plus le plus fort, ni le plus grand.

« D'accord, » Xenophobia Nataku répond, sans trop savoir pourquoi.
Peut-être parce qu'il ne l'apprécie pas non plus, ce nom qu'il s'est infligé.


Au lieu de se reposer, tels deux idiots, ils se retrouvent sur la plage. L'eau glacée est une sensation que Xen n'a guère envie de revivre, même s'ils ne sont pas là pour ça. L'épée pèse probablement lourd dans les mains d'Ibijau. Il la serre un peu trop fort depuis un moment déjà, pieds fermement ancrés dans le sable tandis qu'il hésite. Xen a décidé de l'autoriser à en faire ce qu'il souhaitait. En obtenir une nouvelle ne lui posera pas de souci, par conséquent autant laisser son ami combattre ses démons en se débarrassant de celle-ci. Lorsqu'il lui a proposé, l'Oublié n'a pas songé que la balancer dans l'eau serait le choix de son si cher ami. Il s'est dit que Ibijau souhaiterait la ramener avec lui pour prendre une décision plus tard.

S'asseoir sur le sable n'est pas désagréable, grâce à la couverture autour de ses épaules. Rien ne presse, et tant que Xen ne gèle pas sur place, il ne se soucie pas de traîner sur la plage jusqu'à ce qu'Ibijau parvienne à agir dans un sens ou dans l'autre. S'il renonce, ça ne sera pas un échec. Enfin, Xen ne doute pas que le cadet le verra ainsi. Il a toujours été dur envers sa propre personne, par crainte de ne pas assez bien faire. Le lendemain, le garçon s'en ira. Et ils ne se reverront pas pendant un moment, ce n'est pas un secret. Leur amitié, qu'importe sa force, aura du mal à s'équilibrer avec ses (leurs) crimes. C'est pour ça que Xen aimerait que la nuit s'étende à l'infini, par égoïsme.

Le soudain poids qui s'écroule à ses côtés lui prouve que la décision est difficile des deux côtés. Ibijau n'a pas lâché l'épée, incapable de la lancer de toute ses forces dans l'océan. Plus tard, peut-être qu'il tentera de nouveau. Là, allongé sur la plage, il manque de motivation.

Xen s'autorise un sourire plein de lassitude, ses genoux sous son menton. Ce n'est pas son rôle de l'influencer dans une direction ou une autre, pas sur de tels sujets en tout cas. En ce qui concerne d'autres jeux, plus dangereux, l'Oublié doit bien avouer qu'il n'est pas aussi prudent. Tester l'opium était juste une étape dans la vie du cadet, une expérience de plus. Sa main continue de se plaindre, surtout après leur activité précédente. Xen l'agite un peu, pour chasser la sensation qui s'y répand.

Quelque chose s'enfonce dans sa cuisse peu après, lui arrachant un grognement tandis qu'il jette un œil à son arme. Ibijau peut la presser contre sa jambe autant qu'il le souhaite, ce n'est pas son job de la lancer dans l'océan.

(La main de Sushi qu'il n'a pas réussi à attraper le hante dès qu'il pose son regard sur les vagues.)

« Ton arme. »

Il repousse l'épée, ignorant les paroles du Rescapé.

« La tienne maintenant. »

Un présent maudit. Un qui a été offert sous le coup d'une impulsion, alors qu'ils étaient revenus se mettre au chaud à l'intérieur. Qu'en faire à présent, outre faire en sorte qu'elle ne soit plus jamais utilisée ? Xen, bien qu'il comprenne qu'Ibijau a besoin de se venger sur le premier truc à sa portée, en aura une autre plus tard. Une nouvelle arme toute aussi meurtrière que la première.

Pas que le mentionner à voix haute soit spécialement utile pour la conversation.

Comprenant qu'on ne lui donnera pas ce qu'il veut, soit une solution de facilité, Ibijau se redresse brutalement. Le geste envoie du sable sur Xen qui frotte ses vêtements avec agacement. Quel sale gosse parfois. Pourtant, cette fois, lorsque le garçon attrape le fourreau de l'épée et que son regard s'ancre sur l'horizon à peine visible dans la nuit, il n'a pas l'air aussi incertain. Ses pas l'entraînent dans une courte course, et l'arme va s'écraser au milieu des vagues dans la foulée.

De l'eau jusqu'aux genoux, Ibijau se retourne pour savoir si c'était une bonne idée.
Comme si Xen était en mesure de donner un avis quelconque sur ces choses là.

A la place, il se lève à son tour pour lui tendre la main. C'est qu'attraper la mort en s'éternisant ne lui plairait guère. Surtout qu'Ibijau risque d'avoir touché une sirène ou un autre machin. Autant ne pas s'attarder pour être sûr du contraire.

Ah, Xen aurait pu prévoir que Ibijau voudrait le tirer dans la flotte.

La pensée est un peu amusée tandis que son ami utilise toute sa force pour le faire entrer dans l'eau. La chute qui en résulte était prévisible, quoiqu'il doute que le Delaware ait pensé qu'il risquait de perdre l'équilibre au passage. Et un bain glacé gratuit pour eux ! Que demander de plus ? Ce n'est pas comme si Xen avait des soucis respiratoires aggravés par la température trop basse.

Une fois qu'il est parvenu à se redresser, il en envoie une gerbe en plein dans la figure d'Ibijau, en une moquerie à peine dissimulée. Cette fois, le gamin ne lui enfonce pas la tête sous l'eau au moins. Les représailles ne font pourtant pas attendre et bientôt, ils sont frigorifiés, jouant à qui enverra le plus de flotte sur l'autre. L'aîné doit admettre qu'Ibijau est particulièrement habile lorsqu'il se laisse couler pour remonter juste devant lui et l'arroser.

Le geste est effrayant pour d'autres raisons, liées à leur amie commune, mais ce n'est pas le moment d'y penser. Sinon, autant se laisser glisser sous les vagues et ne jamais remonter, hein.

« J'ai froid... »

Non, sans blague. Levant les yeux au ciel, il traîne son camarade d'infortune jusqu'à la plage. Ses muscles sont engourdis, c'est désagréable. L'idée de s'enrouler dans la couverture est grande, ce qui ne l'empêche pas d'entourer les épaules Ibijau avec à la place. C'est que son corps est déjà une hécatombe, alors que l'autre a des chances de grandir encore un peu.

« A qui la faute?~ »

Le regard qu'il se prend signifie certainement que le gamin plaide l'innocence. Dommage qu'il soit difficile de le croire, pour le coup. Rentrer est la priorité là, sans quoi ils vont terminer morts sur le sable tels les cadavres que l'Oublié pille pour son travail. Ce n'est qu'après quelques pas que l'adulte note qu'il lui manque une sandale. Encore. Il en a pas dix paires non plus. Retirant la seconde, il décide de marcher pieds nus jusqu'à chez lui, n'étant plus à ça près.

« Froid, » Ibijau répète en appuyant le mot juste assez pour lui faire comprendre que ça ne lui plaît pas du tout. Alors que c'est lui qui a la couverture et par conséquent le moins froid.

« La prochaine fois, fais plus attention à ce que tu fais. »

Tout en tirant la langue, Xen en profite pour attraper un pan de la couverture. D'un geste sec, il la récupère pour la garder, déclenchant une ridicule course poursuite qui dure environ trente mètres avant qu'Ibijau ne le rattrape pour se venger. C'est une des plus belles performances de Xen dans le domaine sportif, ce que confirment ses poumons. Ses doigts s'accrochent à la couverture juste assez pour qu'Ibijau accepte de la partager. Chose qui les force à marcher au même rythme, un peu trop proches l'un de l'autre. Et vas-y qu'ils doivent se planquer dans une ruelle à un moment donné pour éviter des gens. Introduire son ami tel son assistant Kaze est une chose, justifier un bain nocturne en est une autre.

« Ton coude me rentre dans les côtes, » Xen marmonne alors qu'ils sont planqués derrière des tonneaux.

« Pas mon problème. »

Bien sûr, pour communiquer verbalement dans les situations importantes, y'a jamais personne, mais pour le descendre, son meilleur ami est toujours prêt. L'ironie pourrait l'amuser si ce petit crétin acceptait de bouger de quelques centimètres. D'ailleurs, il y a quoi dans les tonneaux hein ? Peut-être de l'alcool—

Difficile de vérifier puisque la rue voisine est de nouveau déserte et qu'ils doivent saisir cette opportunité. Ibijau mime le fait de partir en courant, ce à quoi Xen répond par un ricanement nerveux. Il veut le tuer ? L'exercice physique c'est une fois par semaine et encore, faut pas exagérer non plus. Dépité, l'autre accepte qu'ils se contentent de marcher rapidement, chacun voulant sa part de la couverture.


Une fois secs, et changés, Xen se sent vaguement plus en vie. C'est que les bains improvisés commencent à devenir une habitude. Son maquillage ressemble plus à grand-chose, mais pour une fois, il se contente de le retirer. En laissant ses cheveux tomber un peu plus autour de son visage et en évitant d'allumer la moindre bougie, on ne voit pas tant que ça le drame. Tout est sous contrôle. Ibijau est occupé à siroter une tasse de thé brûlante, en burrito avec plusieurs couvertures. Au moins, il est à l'aise. Mieux vaudrait qu'ils se reposent un minimum puisque son ami est supposé repartir le lendemain.

Il y a cette légère tension dans l'air qui les en empêche. Enfin non, c'est plus de l'excitation, la sensation qu'ils peuvent faire n'importe quoi et que personne n'est en mesure de les arrêter. Autant ne pas trop agir ainsi, sans quoi ils risqueraient de s'attirer des problèmes.

« J'aimerais revenir. »

Hm. Xen redresse la tête en entendant ça. Idée terrible dont il ne parviendra pas à dissuader le cadet. Ibijau est né du besoin de Bright de se rebeller après tout. Quoique non, ça serait injuste de dire qu'il n'est qu'une création venue de son orgueil, alors que Slumber a décidé de lui-même de qui il voulait devenir.

Au lieu d'offrir un quelconque commentaire, Xen préfère sortir son matériel de couture pour le placer sur le sol. Il est temps de s'occuper de ce bracelet qui ne lui va pas véritablement. Ibijau n'a pas l'air de vouloir le récupérer sous cette forme, donc autant le modifier un peu. Ce n'est qu'une fois que le silence est revenu qu'un sourire fatigué orne ses traits.

« D'accord. »

L'expression sur le visage de son ami lui fait plaisir.  L'aiguille s'enfonce dans le ruban sombre qu'il a trouvé après qu'il ait coupé le fil du bracelet. Ibijau le regarde faire sans interrompre, ce qui prouve que ça ne le dérange pas. Ce qui est tant mieux parce que l'aîné ne se sent pas d'humeur à abandonner son projet. Surtout que la nuit est certainement bien avancée ? Enfin il lui semble qu'ils ont été dehors pendant toute une aventure. Une fois la tasse terminée, le plus jeune la pose sur le matelas pour signer dans la pénombre. Des petites choses, de nouveaux mots à ajouter à leur répertoire. Visiblement, il y a songé durant la journée.

Xen est forcé de se déplacer pour être dans un angle où le ciel lui offre un minimum de lumière, hochant la tête aux gestes sans chercher à trop les imiter. Lorsqu'une réponse est demandée, il se contente de fourrer l'aiguille entre ses dents pour avoir les mains libres. Heureusement que ses talents en couture dépassent largement son niveau en médecine. Dommage que ses paupières deviennent de plus en plus lourdes par contre. Il doute d'avoir la force de terminer les détails avant de tomber de fatigue.

Pas que ça soit mieux du côté de son ami. Après un moment, lorsque leurs doigts sont trop engourdis, ils se contentent de s'allonger dans leur lit respectif (ou des couvertures dans le cas de Xen) pour s'écrouler. Pour une fois, ils dorment bien tous les deux.


Ses poumons n'ont pas passé une nuit agréable. Lorsque ses paupières se soulèvent, elles sont plus lourdes que prévu, lui donnant l'impression que le monde a décidé de le punir une fois encore. Xen parvient à s'asseoir, se consolant avec l'absence de crise de toux. Tomber malade avant le bal serait une tragédie, une qu'il n'a pas envie de subir. Dur de rester magnifique lorsqu'on a de la fièvre et qu'on ressemble à un mort-vivant. A ce sujet, pourquoi est-ce qu'il y a un plateau de nourriture à côté de son nid de couvertures ? Pas qu'il s'en plaigne, bien que son organisme se retrouve à consommer bien plus que d'habitude.

« Ibijau~ » Il articule le nom avec soin, lançant un regard embrumé à l'adolescent qui est assis sur le rebord de la mezzanine. Oh, à le voir porter ses vêtements ainsi, Xen n'a pas de mal à comprendre ce qu'il a fait. « Tu as utilisé mon argent ? » Probablement sans en connaître la valeur. Avec un grognement, il enfile ses lunettes pour confirmer la malice qui fait briller le regard du garçon.

« Kaze a le droit. »

Bien sûr. Son assistant inexistant peut accomplir les pires actes sans être inquiété. Du moment qu'Ibijau cache en partie son visage et que personne n'a cherché à en apprendre plus sur son identité, ça devrait aller. Néanmoins, ça l'agace un brin, autant de désinvolture.

« Kaze va finir renvoyé s'il continue. »

Il note les pièces d'or étalées sur le lit. Certes, il a utilisé trop, mais il en reste assez. Surtout que les affaires vont bien, avec le grand bal qui approche. Est-ce que son camarade en a entendu parler ? Ah, même si c'était le cas, ils devraient agir tels des étrangers pour ne pas prouver qu'ils se connaissent. Le repas n'est pas désagréable en tout cas, pour ne pas dire que ça le ramène à la vie juste assez pour qu'il puisse reprendre la couture ensuite.

« Sushi ? » Le nom lui arrache quelque chose de terrible, un brutal tournant au creux de son estomac. Il ferme les yeux, inspirant profondément.

Ah, l'arc. Celui qu'il a trouvé lors de sa dernière sortie improbable avec Jack. Bien qu'une épée sera certainement rachetée avant le bal, pour des raisons pratiques (qui se tiennent dans le fait qu'au moins il sait vaguement s'en servir) l'Oublié doit bien avouer que sa nouvelle arme a une certaine importance. A moitié cachée derrière un meuble, Ibijau l'avait manqué jusqu'à ce moment. L'adolescent réalise certainement que le nom était brutal, puisqu'il retombe dans son mutisme habituel, tirant sur la corde pour tenter de voir s'il pourrait envoyer une flèche briser un quelconque objet.

Heureusement que Xen a préféré les ranger à l'écart. Moins de dégâts accidentels.

« J'ai été mettre des fleurs, sur la rivière. » Bientôt, elles risquent de mourir, ravagées par le froid. Il ne s'est pas laissé le choix, se forçant à s'enfoncer dans l'île jusqu'à en récupérer assez. Avant de les lancer sur l'eau, au premier endroit qu'il a trouvé. Impossible de trouver la tombe exacte, pas avec une île qui ne reste jamais tout à fait la même.

« Sushi t'aimait. » L'ironie, qui n'est pourtant pas présente dans le ton de son ami, le frappe un peu trop fort et l'aiguille s'enfonce dans son doigt. Il ne le remarque qu'une fois que le rouge apparaît et il passe sa langue dessus sans un bruit.

Les autres non, c'est ce que tu veux dire, hein Ibijau.

« C'est ma responsabilité, elle est morte par ma faute. » Prononcer de telles paroles est différent de les avoir en tête. L'aveu est plus douloureux que prévu. « J'ai trouvé l'arc lors d'une exploration avec quelqu'un. Ce n'est pas le sien. »

Maintenant, c'est à moi.
Tout est à moi.


D'un geste furieux, il attrape les ciseaux coupant le fil après avoir effectué le nœud final. Il n'a plus envie de coudre, et ça suffira ainsi. Rien ne lui appartient, ni le bracelet, ni l'arc. Ce ne sont que des façons de s'excuser, de réparer.

C'est horrible, Xen n'avait pas remarqué qu'il tentait de réparer ses erreurs jusqu'à cet instant. Et sa voix ne cesse de se briser le forçant à se battre pendant plusieurs tentatives jusqu'à ce que la phrase accepte de sortir.

« Je compte m'en servir, et progresser jusqu'à ce qu'elle— »

« —Te pardonne. »

Ibijau se pose à ses côtés, prenant le ruban entre ses doigts. Les perles vertes ressortent sur le tissu sombre. Le présent n'a jamais été un secret, puisque le gamin l'a vu travailler dessus la veille. Les morts ne pardonnent pas, c'est probablement la morale de leur histoire. Ou de celle de Bright. Bright qui est Xen, malgré le côté dérangeant de cette constatation. L'épaule heurte la sienne un peu trop fort, le forçant à quitter sa main bandée du regard. A présent, c'est mieux, moins douloureux. Il pourrait presque oublier qu'Ibijau a tenté de lui briser les os.

Il rend le geste, bien que moins fort. Leur manière de communiquer a toujours été un peu spéciale, difficile à comprendre pour les autres. Après un moment, qui paraît durer jusqu'à la fin du monde, le Rescapé lui tend le ruban, et Xen décide que c'est ça le plus important. De rattraper ce qui peut l'être d'abord, et de déterrer ses cadavres ensuite. Avec une brosse, il répare un peu le bazar qu'est la chevelure d'Ibijau avant d'y accrocher le ruban, en une queue de cheval basse.

A la base, il comptait garder certaines des perles, en une sorte de présent pour sa personne. Un memento.
Ce sont les tueurs qui font ça, hein. Qui volent des souvenirs sans en demander la permission. Alors il rend les restantes, enveloppées dans un morceau de tissu, et le bracelet n'est plus qu'un fragment de sa mémoire. Du bout des doigts, Ibijau touche son nouveau présent. Un qu'il portera sans le voir en permanence. Certainement une métaphore pour leur relation, bien que Xen ne s'accorde pas l'autorisation de s'y attarder. Ils n'avanceront jamais ainsi.

L'absence de maquillage ne lui vient que quelques secondes plus tard. Ah, trop préoccupé par la fatigue et le reste, il en a oublié que son visage ne devait jamais être vu. Au risque de quoi déjà ? Darkness disait toujours qu'il n'y avait rien à tirer de ses traits, qu'il devait les sublimer. Ou bien c'était quelqu'un d'autre, bien plus tôt. Dans tous les cas, Xen est rapide à récupérer ses pinceaux pour appliquer assez pour couvrir les défauts et sublimer son teint, sans chercher à aller plus loin. Malgré le haut-le-cœur qui lui vient, aucune panique ne suit. C'est une première.

La couche qu'il applique est moins profonde que les autres jours. Lorsqu'il se retourne pour obtenir un avis, Ibijau a reporté son attention sur l'arc oublié sur le lit.

« Flèches ? »

Xen éclate de rire.
C'est sans doute nerveux.
Pour le maquillage, la mention de Sushi, le bracelet, ou tout simplement parce que son meilleur ami est un danger public.

« Si tu crois que je vais te laisser jouer avec ça dans ma demeure. »

L'éclat de défi dans le regard du cadet tandis qu'il quitte la mezzanine pour chercher ce dont il a besoin est un excellent indicateur qu'il ne va rien écouter.


Le bois de la boutique n'est pas résistant, le jeune pirate constate une fois la flèche retirée. Le trou va rester, bien qu'il soit mineur. Ibijau a vaguement la décence de regarder ailleurs, bien que ça soit tout ce qu'il obtienne du garçon. Habillé dans la tenue avec laquelle il est venu, l'adolescent est prêt à repartir. Une partie de Xen est déçue, une autre soulagée. Leur amitié a cette aura de danger, toutes les difficultés qui les tirent vers le bas en permanence. Est-ce qu'il regrette un seul instant ? Non, pas même la noyade ou le sort enduré par sa main.

« Prends soin de toi, Ibijau. »

Hésitation. Debout en face de son ami, Xen ignore quoi faire de son corps. Est-ce qu'il devrait gentiment frapper son front avec le sien ? Ou bien se contenter d'un signe de la main ? Il ignore ce qui ira le mieux, les limites du second ex-soigneur.

L'étreinte vient de nulle part, le laissant abasourdi. Le bras autour de sa taille, et celui autour de ses épaules, sont étrangers, une sensation qui lui échappe. Il s'attend à se réveiller, à ce que rien de tout ça ne soit réel. Peut-être même qu'il va retomber sur le cadavre de Slumber, et cette fois il n'ira pas se réveiller. C'est terrifiant, de se dire que ça aurait pu être le cas. Sans réfléchir, Xen rend l'étreinte, s'accrochant un peu trop probablement.

« Toi aussi. » Ibijau ne le lâche pas, appuyant une partie de son poids contre le corps de son ami. Peut-être que ça ne dure qu'un instant, qui sait. Xen a fermé les yeux à un moment donné, et lorsqu'il les rouvre, ceux du garçon sont emplis de larmes.

Il n'en dit pas un mot, comprenant que ça n'avancerait rien. Ne font-ils pas de leur mieux à ce moment là ?

« Meilleurs amis ? »

« Meilleurs amis. »

Dangereux, un peu malsains, prêts à détruire le monde en l'espace d'un instant. Xen n'ignore pas qu'Ibijau a des chances de se perdre, d'accepter d'égarer la vérité au profit d'un soupçon d'amitié avec quelqu'un d'autre. L'aîné décide de lui accorder sa confiance, de se contenter d'être là si c'est nécessaire. Levant une main, il frappe gentiment le front du plus grand avec ses doigts.

« Je suis fier de toi. »

Est-ce que ça possède une quelconque valeur ? Probablement pas. Qui s'en soucie. La langue tirée d'Ibijau est un rappel de ses propres habitudes, et ça lui arrache un sourire. Il le regarde s'éloigner un moment, se tenant dans l'embrasure de la porte de sa boutique. A la prochaine, c'est ce qu'ils n'ont pas dit tout le pensant, non ?

Xen remonte dans la mezzanine, se demandant quoi faire de sa personne à présent. Les derniers jours ont été éprouvants après tout. Le reflet dans la glace attire son attention. Le fantôme l'observe, en un avertissement. Une tentative pour balayer tout ce changement. Son esprit ne s'accordera donc jamais de repos. Sans réfléchir, poussé uniquement par l'instinct, Xen attrape l'arc, le bandant immédiatement avec la première flèche qui lui passe sous la main.

Le miroir se brise totalement, des morceaux s'écrasant sur le sol. L'apparition a disparu, prise à son propre piège.

« Pas aujourd'hui, » Xen explique tout en laissant retomber son bras.

Pour une fois, il veut croire que tout se passera bien.
Juste un peu.






Yoneda Ame
Victim of the great machine, in love with everything I see
Neon lights surrounding me, I indulge in luxury
I'm not lonely, just a bit tired of this fucking shit×by lizzou.


MB:
 
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