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Ancienne Mère
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MessageSujet: Délicate porcelaine   Ven 10 Oct 2014 - 11:07

Le soleil ne s’était levé que depuis quelques minutes, mais Rachel était debout bien avant l’aurore, comme toute Mère qui se respecte. Ce que la Mère n’avait pu accomplir la veille, elle finissait de le faire ce matin comme plier le linge propre afin que ses enfants puissent vêtir des affaires propres. Le chant de Peter se fit entendre donnant le signal. Recouvrant ses épaules d’un châle pour se préserver du froid, son linge sous le bras, Rachel fit le tour des cabanes de ses enfants. Elle entrait sur la pointe des pieds, déposait un baiser sur la joue de l’enfant et le secouait doucement par l’épaule s’il ne se réveillait pas.

« Debout, mes chers enfants. Le lait chaud et les fruits vous attendent. »

Dès qu’elle voyait les paupières se relever, Rachel déposait les vêtements au bout du lit et repartait dans une autre cabane, mener le même rituel.

Au bout de la troisième cabane, quelque chose vint perturber son rituel matinal. Un de ses enfants l’appela, alors qu’il était en train de s’habiller. Rachel crut d’abord qu’il rencontrait une simple résistance avec les boutons de sa chemise mais l’enfant pointait son doigt dans un recoin de la cabane.

« J’ai vu quelque chose bouger ! C’était blanc et... noir... avec des jambes... et des bras ! »

Rachel fronça les sourcils, cherchant ce qui pourrait bien coïncider avec cette description sommaire. La Mère s’agenouilla sur le sol de la cabane, fouillant le recoin sombre. Elle finit par saisir quelque chose qu’elle amena près de la fenêtre, afin que la lumière extérieure puisse mieux l’éclairer. C’était une poupée, passablement abimée par le temps et les intempéries. Une poupée de porcelaine au vu de la froideur qui s’en dégageait, bien différente des poupées de chiffons confectionnées par quelques Enfants Perdus.

Les enfants entourèrent Rachel, se mettant sur la pointe des pieds pour mieux voir sa trouvaille.

« Oh Rachel, dis, dis, on peut la garder ? »
« Si nous la gardons, il nous faut la nettoyer. Elle empeste la poussière, la terre mouillée et la saleté. Sa place n’est pas dans cette cabane, mais dans la salle de jeux. L’un de vous aurait-il volé un jouet là-bas ? »

Bien évidemment personne n’avoua le méfait, tous persuadés que c’était un autre qui l’avait commis.

« Nous verrons après le petit-déjeuner. Allons, pressons le pas. N’ayez crainte, je ne lâcherais pas votre protégée. Je vais l’amener avec moi, je m’en occuperais pendant que vous vous restaurez. »

Le doute demeurait tout de même. Rachel aurait pu très bien vouloir les rassurer pour mieux jeter la poupée dès qu’ils auraient le dos tourné. Les enfants ne cessaient donc de jeter des coups d’œil derrière eux, surveillant leur Mère.

Rachel tenait la poupée contre elle, comme on tient un enfant. La poupée reposait sur son bras replié, comme dans un berceau. Entourée de ses enfants comme une poule par ses poussins, la jeune fille se rendit vers sa Cabane où elle servirait le petit-déjeuner.


Dernière édition par Rachel le Sam 11 Oct 2014 - 17:12, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Délicate porcelaine   Ven 10 Oct 2014 - 14:27

Les aurores matinales avaient jeté sur le décor environnant une chape mordorée, cavalant gracieusement sur la végétation alentours en en parant les couleurs d’auréoles satinées. Le voûte céleste étiolait son teint lait de rose pour crevasser de ses doigts mornes les dernières bribes de nuit, et laissait sur son passage de larges traînées bleu ciel. S’en allait déjà doucement recouvrir l’île, les rayons opaques du jour amenés par la mélodie quotidienne de l’enfant-roi, et dont les caresses tièdes achevaient de percer l’engourdissement laissé par l’esprit-nuit.
            Émergeant du tronc où elle avait passé la nuit, Astyh cligna des paupières en essorant ses cheveux trempés de rosée, maugréant sur l’humidité que sécrétait le dit arbre qui avait eu la grâce de lui servir d’abris à l’approche peu recommandable du soir. Sa robe s’était embourbée quelques heures plus tôt dans une flaque naturelle et la fraîcheur nocturne combinée à son sommeil roulé en boule laissait encore sur le vêtement une odeur d’orage et de petites plaques brunes sèches veinées de craquelures.

« Sale à faire peur… » Se morigéna-t-elle en descendant le tronc avec agilité pour toucher terre en s’étirant comme un chat. – du moins tout autant qu’elle le pouvait-.

Ce n’est que lorsqu’elle perçut son propre reflet dans un agrégat de rosée en suspension sur une énorme feuille que la poupée encaissa l’étendue du désastre… Il n’était guère dans ses habitudes de paraître aussi misérable et les intempéries n’avaient en rien arrangé sa détérioration. La seule chose qui pouvait lui être utile à présent –en dehors d’un petit déjeuner – était un pain de savon et un morceau de tissu propre pour rendre à son corps pâle l’éclat naturel qui lui revenait. Quant à son épaisse chevelure nuageuse…ma foi un coup de ciseau aurait arrangé bien des choses  mais c’était d’un austère nettoyage dont elle avait besoin.
Et le seul endroit où l’on pouvait dénicher du savon était du côté des cabanes, là où s’égosillaient les Enfants Perdus.

« Pourquoi Peter ne fait-il pas pousser des arbres à savon ! Ce m’éviterais de jouer les voleuses impromptues… ! »

           Marmonnant encore quelques suppositions fantasmagoriques, l’Enchantée se mit en route pour parvenir après un temps de marche aux Cabanes d’où s’élevait déjà de joyeux signes de vie.  Serrant ses petites dents de faïence, Astyh fila dans l’une d’elle en rasant les murs, tout juste dissimulée par l’ombre jetée par les lits des plus petits.

«  Zut ce n’est pas la bonne p… »

Le cri d’un marmot juste au dessus de sa tête lui tordit les entrailles et sans même lever les yeux, elle se jeta dans un recoin obscur où s’entassait divers breloques et vêtements usagés. Recroquevillée et s’immobilisant en statue de pierre, elle entendit s’élever une voix féminine plus âgée, suivit du frottement d’une main dans sa direction…

Cinq doigts se refermèrent sur elle.

                Retenant sa respiration, le jouet animé resta parfaitement de marbre en fixant d’un regard mi implorant mi terrorisé, le visage délicat auréolé d’auburn à l’expression étrangement mature. Une frisson électrique lui déchira la le cœur tandis que se formait dans son esprit les images cauchemardesques d'éclats blancs éparpillés tant sur le sol, que volute de fumée dans les mémoires. Si la poigne de la jeune fille se voulait tendre, les petites mains fines et agitées qui se tendaient dans sa direction l'incitèrent à se recroqueviller légèrement entre les plis du tissu maternel. Entourée par la troupe d’enfant, celle qui s’avérait être la Mère l’emporta sur son bras en achevant visiblement une besogne matinale. Profitant de l’attention évidente que les marmots portaient aux mandarines disposées sur la table, Astyh remua en tirant la manche de la jeune fille, l’apostrophant dans un murmure ténu :

«  Psst…Mademoiselle, il s’agit d’une erreur… pourriez-vous, je vous pris, éviter de me laisser à vos enfants ? »

Elle ne sut si la Mère l’avait entendu mais pria les yeux grands ouverts en s’efforçant de retourner à l’immobilité, sentant couler sur elle une dizaine de paires d’yeux curieuses…




Sachez que la fragilité
Se fera plus que destructrice,
Si à des bambins excités
Vous êtes livrés en sacrifice.
Soyez de marbre devant leurs yeux,
Mais à leur Mère, ô suppliez
De leur servir le mensonge pieux
Que vous vous seriez égaré...
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MessageSujet: Re: Délicate porcelaine   Sam 11 Oct 2014 - 17:36

Spoiler:
 

Rachel avait entendu les paroles de la poupée, prière chuchotée du bout des lèvres. Le regard de la Mère se posa sur le jouet dont elle vit distinctement les cils battre. Les enfants les plus proches, à leur tour, se tournèrent vers leur Mère, certains d'avoir perçus une voix qui leur était étrangère. La Mère fit entendre sa voix, devenue impérieuse, ne tolérant aucune remarque.

« Qu'avez-vous à me regarder ainsi ? Mangez donc plutôt ! Vous devez être fin prêts quand votre Chef arrivera ! »

Les Enfants se retournèrent d'un bloc, épluchant les mandarines avec empressement. Rachel en profita pour s'éloigner dans un recoin de la cabane, non sans garder un œil sur ses enfants. Les plus jeunes pouvaient rencontrer une quelconque difficulté.

Rachel posa le plus délicatement possible la poupée sur une petite table. A ses côtés reposait une vasque emplie d'eau encore tiède ; Rachel s'en était servie pour se débarbouiller le matin même. L'eau exhalait une odeur de savon, savon qui avait laissé comme des traces d'écume sur l'onde. Rachel prit une petite éponge qu'elle plongea dans l'eau. Elle s'adressa à la poupée à voix basse afin de ne pas être entendue par les enfants.

« Je ne peux décemment pas vous laisser ainsi. Dites-moi, si jamais je vous fais mal... »

Elle n'avait encore jamais lavé de poupée en porcelaine. Et celle-ci semblait si usée que la Mère craignait de la briser en la frottant trop fort. Rachel commença par les bras.

« Ne craignez rien, je ne vous laisserais pas aux enfants. Vous êtes d'un raffinement bien trop délicat pour ces êtres qui sont capable de briser le plus solide des jouets. »

La peau se fit plus blanche grâce au savon. Doucement Astyh reprenait des couleurs, de la splendeur.
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MessageSujet: Re: Délicate porcelaine   Sam 11 Oct 2014 - 21:46

Hrp:
 


La caresse tendre de l’éponge humide contre son corps fit soupirer d’aise l’Enchantée qui se laissa aller avec ingénuité entre les mains habiles de la Mère, dont les gestes mesurés trahissaient un maniement quotidien de petits corps. Avec une lenteur paresseuse, la saleté s’écoulait en filons jusque sur ses mollets pour s’étaler en flaque saumâtre autour de ses pieds.
Peu à peu, chaque partie de son corps reprenait sa blancheur originelle et sa chevelure éthérée, une brillance autrement du qu’à la rosée matinale.
            Elle profita de l’instant pour s’autoriser à la contemplation de la jeune fille, dardant sur elle ses pupilles translucides en détaillant les traits de son visage : Un visage intelligent à la maturité précoce sans nul doute, et dont la bouche volontaire semblait visiblement douée d’un maniement acéré du verbe.

Enfin, se penchant minutieusement au dessus de la vasque en prenant soin de se dissimuler derrière le bras de la Mère, Astyh s’égaya de reconnaître enfin son visage et son vêtement débarrassé  des plaques boueuses qui l’alourdissait. Exhalant un soupir ravi, la petite poupée essora ses cheveux pour la seconde fois de la journée avant d’incliner lentement le buste devant la maîtresse des lieux :

« Vous êtes très gentille, mademoiselle… Et vous avez ma gratitude pour votre considération à l’égard de ma…légère fragilité. »

Elle porta vivement ses doigts à ses lèvres, s’administrant une petite claque pour avoir omis de baisser d’un ton avant de muer sa parole en chuchotement tout juste audible pour la jeune fille :

« Pardonnez-moi, je ne voulais pas causer cette agitation…je cherchais du savon et je ne-
- Rachel ! T’as vu ? Elle parle ! C’est une poupée qui parle ! s’égosilla soudain un plus petit en bondissant de sa chaise comme un beau diable.

Curieux, un second suivit d’un troisième bambin se redressa brusquement, quartier de mandarine en main en pointant du doigt l’épaule de sa Mère :

- Rachel attention ! Elle est sur ton épaule !

Mue par un instinct de survie irrépressible, Astyh avait bondit sur l’épaule de l’interpellée en s’accrochant à l’épaisse masse auburn comme une forcenée à un radeau de sauvetage. Au diable l’immobilité rassurante aux yeux des marmots ! Appuyant ses petits doigts froids contre la joue de la demoiselle entourée soudainement d’une petite foule braillarde, l’enchantée hasarda doucement :

« Mademoiselle…Rachel – il me semble -… ô je vous en pris pourrions nous discuter ailleurs ? »

Ne sachant guère chez quelle faction des garçons perdus elle avait malencontreusement atterrit, le jouet animé se pencha sur l’épaule de la Mère en clignant des paupières, inquisitrice :

« Et peut-être pourriez-vous me renseigner sur votre gentille personne ? »





Il est parfois, dans la détresse
De ces fébriles agitations
Qui vous font perdre, ô maladresse,
Votre immobile résolution.
Mais que vous importe après tout,
Si dans la grâce auréolée
D’une Mère, trouvez après-coup
Alliée à l’esprit affuté.
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MessageSujet: Re: Délicate porcelaine   Dim 12 Oct 2014 - 1:03

Spoiler:
 

Sans la crasse qui la maculait la fragile créature découvrait une bien jolie figure. Les paroles qui lui adressèrent la poupée firent naître des rougeurs sur les joues de Rachel. Les compliments flattaient sa fierté et elles étaient dictées avec tant de délicatesse... Cette poupée avait eu de la chance de finir chez les Diplomates. Les rustres Raccommodeurs, par exemple, n'auraient pas su apprécier la délicatesse qui baignait les phrases de la poupée.

Délicatesse promptement brisée par la curiosité des enfants. Leurs voix claironnantes rebondissaient dans toute la cabane. Ce ne fut plus que raclements de chaises, déjeuner promptement avalé, bousculades pour mieux voir la poupée. Rachel mit sa main devant la créature comme si la soustraire aux regards allait la faire disparaître des esprits des enfants. Les mots adressées à elle par la fragile créature finirent par décider la Mère à se lever.

« Ayez confiance en votre Mère. Je vais m'occuper de cette poupée. » Rachel jeta un œil par une des fenêtres. « Votre Chef est en train d'arriver, je vous conseille d'être fin prêts. »

Sur ces derniers mots Rachel quitta la cabane. Elle n'avait, évidemment, vu aucun chef des Diplomates dans les environs. Elle avait esquissé ce mensonge pour mieux quitter la cabane et ainsi soustraire la poupée à l'attention générale. Dans un chuchotement, Rachel conseilla à sa protégée de se cacher dans ses cheveux. Mieux valait ne pas intriguer d'autres Enfants Perdus ou des Mères. La poupée deviendrait alors la curiosité du jour, passant de main en main. Jusqu'à tomber entre celles de Peter. Et allez savoir ce qu'il en ferait. Tout dépendrait de son humeur.

Rachel stoppa dans une des cabanes de ses enfants. Depuis la terrasse on avait une vue sur la cabane de Rachel, celle qu'elles avaient quitté quelques instants plus tôt. La Mère voulait conserver un regard sur ses enfants, au cas où. La jeune fille prit place sur une chaise, laissant la poupée descendre et prendre place sur la table si elle le souhaitait.

« J'espère que le voyage n'a pas été trop rude. Je n'ai point l'habitude de porter des créatures telles que vous. Vous mangez peut-être quelque chose ? J'avoue avoir oublié de prendre de la nourriture en partant. De quoi se nourrit une poupée ? »

C'était une question qu'elle ne s'était jamais posée et qui lui paraissait soudainement capitale.
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MessageSujet: Re: Délicate porcelaine   Dim 12 Oct 2014 - 18:56

Emergeant de l’épaisse chevelure ondoyante, l’Enchantée se laissa glisser entre les plis des manches du vêtement maternel pour atterrir en douceur sur le bois de la table où elle fit quelques pas. Faisant volte-face, Astyh adressa à la Mère un visage reconnaissant en prenant place de manière quelque peu garçonne face à son hôte impromptue, laissant quelques secondes en flottement la question de la jeune fille…                      Elle s’amusa de cette dernière, tant l’incongruité de la chose lui apparut avec une évidence qui la fit esquisser un sourire :

« Les jouets comme moi ne mange que par gourmandise, Maman Rachel –si vous permettez que je vous appelle ainsi - . Je n’ai nullement ce besoin vital mais je vous en pris, si je vous ai interrompu dans ce…rituel, ne faites pas cas de ma présence ! ».

             Penchant la tête sur le côté, la poupée plissa des paupières en dévoilant ses petites dents de faïence dans une expression malicieuse, où perçait cette envie taquine de connaître de qui l’entourait chaque jour un peu plus…Le fait de se trouver aussi proche de la multitude enfantine et de petit Tyran faisait naître un frisson invisible sur chacun de ses membres mais elle se plut à trouver dans la silhouette altière de la Mère, une protection sur laquelle elle pouvait s’appuyer sans trop de risques.
Du moins, l’espérait-elle vivement. S’appuyer sur du vide n’entraîne après tout qu’à la chute, et pour peu que celle-ci soit longue, rien ne garantis que vous ne trouviez pas des pierres en bas.

« Ne vous inquiétez pas tant, votre épaule était tout ce qu’il y avait de plus…sécuritaire ici. Mais si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je ne cracherais pas sur une de vos mandarines ! »

Étiolant en chrysanthème noire sa robe autour d’elle, Astyh joignit les mains à la manière d’une prieuse en adressant une nouvelle fois à la Mère  un visage inquisiteur :

« Vous qui êtes une Mère –de quelle faction d’ailleurs ? Vous ne me l’avez pas précisé -… Ne vous ennuyez-vous pas à vous occuper toute la journée de ces marmots ? Dites-moi sans mentir, Maman Rachel… »

Ses lèvres se fendirent dans un petit rictus enthousiaste, libérée de cette inquiétude sordide qu’est le risque de passer entre les doigts imprudents des bambins excités :

« …que feriez-vous si l’on faisait du mal à vos chérubins ? »

             Sa question n’avait que le but un brin juvénile d’approfondir quelque peu sa connaissance des Enfants perdus et de leur Mères, mais une envie de mener une conversation avec la jeune fille lui titillait l’esprit…Aussi appuya-t-elle son menton sur la paume de ses mains :

« Tutoyez-moi, puisque nous sommes visiblement partis pour nous entretenir… Ho, et permettez-moi de vous accompagner dans vos tâche de la journée ! Je ne doute pas qu’il y a à apprendre de la vie dans ces camps…Vous pardonnerez ma curiosité…c’est presque maladif ! »





Etre curieux n’est pas un mal,
Mais prenez garde si vos questions
Se voulant pourtant amicales,
Prêterons peut-être à confusion.
Le tyran guette, les enfants cris,
Et les Mères s’affairent en riant,
Pourtant souvenez-vous, amis,
Les mots ont un double tranchant.
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MessageSujet: Re: Délicate porcelaine   Lun 13 Oct 2014 - 21:24

Maman Rachel. Cette appellation faisait écho à celle utilisée par ses enfants , les plus jeunes surtout. Cela ne rendait que la poupée plus touchante. La Mère écouta le jouet distiller des paroles bien mesurées, tissant une belle mélodie, une harmonie de mots. Sous le charme du verbe de la créature en porcelaine, Rachel était prête à répondre à ses multiples interrogations.

Mais la question, posée d'une voix innocente, lui fit bouillir le sang.

« …que feriez-vous si l’on faisait du mal à vos chérubins ? »

Sous cette figure de porcelaine se cachait-il une âme sombre ? Rachel craignait que l'interrogation ne soit qu'une menace à peine voilée. La rage se distillait dans son sang, ses jointures se blanchissaient alors qu'elle serrait les poings. Si l'on s'en prenait à ses enfants, elle deviendrait lionne, prête à toute acte de violence pour protéger les siens.

Rachel s'inclina froidement devant la poupée, soudainement emplie de méfiance envers cette créature inconnue. Les merveilles au sein de l'île cachaient bien souvent deux visages. Sous une apparente beauté pouvait se terrer de noirs desseins.

« Je suis Mère des Diplomates. Mes enfants s'occupent de faire entendre la voix de l'Enfant-Roi au sein de l'île. Mais veuillez m'excuser... Je vais m'acquérir de quelques mandarines. Il sera plus plaisant de deviser tout en nous nourrissant. »

Ce n'était, bien entendu, qu'un faux argument pour permettre à Rachel de prendre l'air. La jeune fille marcha d'un pas précipité, inspirant l'air longuement pour calmer les battements de son cœur. Apaiser la rage qui faisait trembler ses mains. Ses enfants demeuraient son plus grand trésor. Elle avait honoré chaque mort, chaque disparition, même si son esprit l'avait oublié.

La Cabane avait été désertée par les Enfants, probablement partis mener leur missions de la journée. Parmi les reliefs du repas la jeune fille trouva deux mandarines qu'elle ramena promptement à la poupée. Elle se mit en devoir de les éplucher avec un petit couteau, comme lorsqu'elle les préparait pour ses enfants. On ne change guère les vieilles habitudes. Sous la lame l'écorce tournait sur elle-même, tombant en tourbillons orangés sur la table.

« Je tiens à mes enfants comme une lionne à son petit. » Elle avait répondu à la question comme si de rien n'était, que rien n'avait interrompu la conversation. « Je vous déconseille donc de leur porter préjudice. La porcelaine peut facilement se briser. »

Rachel ouvrit la mandarine, écartant les quartiers pour former une étoile aux multiples branches. Laissant le fruit à la poupée, elle éplucha la seconde pour elle-même.

« Le travail de Mère est un travail essentiel. Il est rare d'avoir des instants de repos. Sans moi ces petits seraient perdus, tels des oiseaux tombant du nid avant qu'ils ne puissent voler. Si vous êtes sage, je pourrais vous montrer. »

Rachel glissa un quartier d'agrume dans sa bouche, laissant le jus inonder son palais. La méfiance demeurait entre elle et cette poupée.
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MessageSujet: Re: Délicate porcelaine   Jeu 16 Oct 2014 - 23:10

Hrp:
 


« La porcelaine peut facilement se briser. »

                La phrase sonna dans l’air creux comme une menace, teintée et adoucie par un visage charmant aux lèvres pleines de paroles dont l’on ne décelait jamais la finalité réelle… Réprimant un frisson, Astyh entrelaça ses petits doigts blancs en n’en admirant le grain poli d’un air faussement intéressé, chuchotant à elle-même dans un filet de voix à peine audible :

« Comme le cœur des humains, Maman Rachel…Et pourtant, dieu sait qu’il n’est pas fait de verre… »

              Balayant sa sombre apostrophe d’un revers de la main, elle releva le visage où, subitement, toute curiosité morbide semblait avoir disparut, tendant les bras pour soupeser un quartier de clémentine qu’elle enfourna tranquillement entre ses quenottes brillantes. Une Mère Diplomate…et de toute évidence, une fervente défenseuse de la petite progéniture vagabonde dont elle s’astreignait la charge ! Mâchonnant le fruit juteux qui lui collait les ongles, l’Enchantée se lécha le pouce en adressant à la jeune fille un sourire teinté d’amusement, d’ironie…et d’un curieux mélange entre la douceur et l’envie :

« Regardez-moi bien, il me serait malaisé de m’en prendre à vos petits ! Et je n’aurais de raison de le faire que s’ils jettent la première pierre après tout ! Ce qui, jusqu’à présent, n’a pas été le cas… »

                Le visage méfiant aux accents glacé de son interlocutrice l’enjoignit à poser sur le revers la paume de cette dernière une petite main froide et rassurante :

« Vous vous tourmentez trop. Je ne pense pas être mauvaise… »

La facétie se lisait sur ses traits…mais dans son esprit souriait insidieusement un côté inquiétant ; ce côté étrange prêté aux poupées de tout temps et qui vous les font craindre pour d’obscures raisons, aussi adorables soient-elles.

« Non, je ne le pense pas ! » appuya-t-elle avec plus de résolution.

            Enfournant un second quartier de mandarine dans sa bouche, la petite poupée fit tourner les méninges de sa cervelle, cherchant un moyen d’optimiser sa présence au mieux… Etre sage ? Un rire de grelots franchit ses lèvres, rassurant Rachel sur son entière coopération ainsi que sur sa bienveillance à l’écart des marmots tant qu’ils ne l’approchaient pas à plus de 20 centimètres. De plus, il était rare pour la petite créature d’approcher d’aussi près la demeure de l’enfant-roi et un frisson d’excitation mêlé d’une peur inavouée piquetait le long de son dos à chaque regard qu’elle posa sur le grand arbre.
Aussi ouvrit-elle ses bas crémeux et nuageux en chassant une mèche orage qui barrait obstinément son front :

« Je serais sage, Maman Rachel ! Montrez-moi…

Ses paupières se plissèrent dans une mimique mignonne et lisse de poupée, adoptant ce faciès figé qu’il est commun de retrouver dans des décors ancien et poussiéreux aux reliefs sordides…

« Montrez-moi l’envers de votre monde. »





Un miroir est un bel objet
Dont la face lisse de clairvoyance
Vous renverra votre reflet,
Ou tout du moins en apparence.
Il n’est ni bon et ni mauvais !
Mais tout dépendra, comprenez,
En temps de guerre, en temps de paix,
De ce que vous y placerez.
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MessageSujet: Re: Délicate porcelaine   Ven 17 Oct 2014 - 21:58

Spoiler:
 

La méfiance rangea ses crocs, la lionne se fit chatte. Les griffes avaient disparus mais elles pouvaient sortir promptement si jamais la poupée éveillait un nouveau doute en Rachel. Le froid qui émanait de la main minuscule de la poupée procura un frisson à la Mère. Elle pouvait sentir toute la délicatesse qui émanait d'Astyh, toute sa fragilité... Elle n'aurait eu qu'à refermer ses doigts sur la menotte d'ivoire pour lui briser le bras.

C'était à se demander comment un tel être pouvait encore être en vie malgré les dangers et chausses-trappes qui parsemaient l'île. Never Never Land était, décidément, empli de mystères insolubles.

Sortant un mouchoir de sa poche, Rachel l'utilisa pour essuyer le jus qui lui collait aux doigts. Elle déposa le tissu, en veillant à le plier pour cacher la partie déjà utilisée, auprès de la poupée qu'elle puisse aussi faire disparaître toute trace de nourriture. Ceci fait le mouchoir servit ensuite à ramasser les epluchures. Il était hors de question de laisser des détritus dans la Cabane.

« Je serais ravie de vous montrer mon humble métier de Mère. Oh, et pourrais-je connaître votre nom ? Ce sera plus simple pour deviser. »

Et la politesse voulait qu'on se présente mutuellement, c'était dans l'ordre des choses.

Rachel laissa la poupée s'asseoir sur son épaule, quitte à ce qu'elle s'accroche à ses cheveux pour assurer sa stabilité. La Mère revint dans sa Cabane, s'arma d'un chiffon et commença à nettoyer les reliefs du déjeuner. Elle menait son travail tout en le commentant.

« Être Mère est parfois un travail ingrat. Le ménage n'est pas la partie la plus amusante. Mais sans ça les Enfants vivraient dans la saleté, et Peter sait que je déteste ça. » Rachel n'invoquait jamais Dieu, le remplaçant par Peter Pan. Car de Dieu elle n'avait plus aucun souvenir, l'Enfant-Roi prenant sa place. « Saviez-vous que dans la saleté vivent d'horribles bêtes que l'on nomme bactéries ? Elles peuvent vous rendre malade. Je ne sais pas si les poupées sont touchées, mais méfiez-vous. Puis c'est plus agréable de se sentir propre. »

La vaisselle sale finit dans un grand bac d'eau savonneuse. Observant sa cabane avec un sourire satisfait, Rachel se saisit d'un panier empli de linge sale. Les vêtements semblaient provenir de toutes les époques, certains tant élimés par endroits que le tissu en devenait transparent. Tenant l'imposant panier des deux mains, la Mère se mit à descendre lentement les marches. Elle avait déjà manqué une marche, par le passé, et roulé jusqu'en bas ce qui lui avait coûté des bosses et parfois un bras ou une jambe foulé.

D'une voix basse, pour ne pas alerter les Enfants ou leurs Mères, Rachel continua de parler à Astyh.

« Le nettoyage... des vêtements... très important aussi. Parfois, dans le bassin... je peux voir... des sirènes... »

Les sirènes n'étaient rien d'autre qu'un petit ajout pour pimenter un quotidien qui pouvait se révéler insipide pour un œil extérieur. Modifier un peu la réalité ne lui apparaissait pas comme étant un acte mauvais. Un simple amusent, une comédie sans gravité, voilà ce qu'était le mensonge aux yeux de Rachel.
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MessageSujet: Re: Délicate porcelaine   Lun 20 Oct 2014 - 11:59

Hrp:
 


         Grimpant sur l’épaule de la jeune fille, la petite poupée avait susurré à voix basse son nom dans l’oreille de cette dernière, emmêlant ses petits doigts blancs dans la masse auburn qui coulait contre son dos et barrait sa poitrine à la manière d’une cape ondoyante et soyeuse :

« Astyh. Poupée de porcelaine de mon état et sans nul doute enchantée, je serais bien en mal de vous donner mon âge mais je ne dois certainement pas être vieille…De fabrication récente sans doute mais vous le savez tout aussi bien que moi, le temps n’est pas régis par un équilibre naturel des choses ici. »

            Elle rosit légèrement en mordant ses lèvres dans une mimique navrée… La minuscule débordante d’impatience avait été prompte à vouloir connaître la nature de son interlocutrice mais n’avait guère eu la délicatesse de lui rendre la pareille. Sotte insensée. Chassant néanmoins d’un clignement des paupières cette gène un brin outrancière, Astyh écouta couler contre elle le babillage riche et discret de Rachel qui s’astreignait de ça de là de diverses tâches, s’enquérant de son savoir quant à la saleté… La question la fit rire et elle secoua la tête en affirmant bien avoir connaissances de ces bestioles, malgré que leur seul vice à son égard fût celui là moindre de détériorer ses vêtements.  
Lorsque la Mère s’engagea dans l’escalier, la petite poupée emmêla ses bras dans les cheveux de la jeune fille en considérant le vide qui s’ouvrait sous elles avec appréhension. Posant sa main fraîche contre la joue tendre de la Diplomate, l’enchantée se laissa porter et brinquebaler de ça de là, avant de lever vers les yeux de la Mère un visage à la fois stupéfait et emplis de scepticisme ! Le baquet, emplis d’une eau qui prenait la teinte saumâtre de la saleté qu’on y frottait, prenait soudain sous ses yeux la dimension fantastique d’une nouvelle parcelle de rêve…

« Des sirènes Maman Rachel ? Il me semblait…je veux dire…Ne sont-ce pas des créatures vivant dans les mers et les océans ? »

Hésitante, elle glissa avec agilité sur le tissu maternel de la robe, tout du long de son bras pour se pencher un brin plus près au dessus du liquide écumant de mousse :

« Je suis surement ignorante de ces choses mais je ne savait pas que des sirènes puisse…en eau douce…et dans un si petit espace… »

        Scrutant l’eau de ses prunelles translucides, Astyh sentit un frisson lui picorer l’échine, comme cherchant dans ses vaguelettes ingénues la solution à cette incongruité. La curiosité la poussa tant et si bien qu’elle en effleura la surface en murmurant :

« Après tout…Peter ne peut-il pas créer cela aussi ? Des sirènes nageant entre des assiettes…-elle se mit à rire – Maman Rachel, aimeriez-vous qu’Il le fasse ? Peut-on réellement déformer à ce point la réalité ? Qu’aimeriez-vous qu’il vous offre ?»

        Agile, elle sauta dans un plat lavé de frais qui bordait le bassin, transperçant d’un regard sans méchanceté le visage –qu’elle trouvait si beau- de l’érudit diplomate pour qui elle se prenait peu à peu, chaque minute un peu plus, d’une d’affection taquine et d’admiration :

« Jouons à un jeu, si vous le voulez bien ! Oh, soyez sans crainte il ne vous retardera nullement dans vos tâche quotidiennes. Je vous ai promis d’être sage après tout, et sous votre protection il me plairait plus d’approcher vos enfants. Voyons…racontez moi un épisode de votre vie, je ferais de même, et nous pourrions définir qui de nous deux dit réellement la vérité ! »

Elle s’inclina avec grâce en fermant les paupières avec humilité :

« Vous parlez si bien, faites-moi ce plaisir ! Je ne cherche pas à gagner mais à vous écouter encore un peu plus ! Je promet de rester sage et de ne pas importuner vos marmots par de petits tours… »





Les doux mensonges créent les histoires
Sordides ou belles qui font les rêves,
Détails croquants et illusoires
Qui font si bien des guerres, une trêve.
Ils font, ils font, mais ils arrivent
Que l’un d’entre eux sans le chercher
Se laisse aller à la dérive
Et vous font croire à l’insensé.
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MessageSujet: Re: Délicate porcelaine   Lun 20 Oct 2014 - 20:53

La crédulité d'Astyh fit naître un sourire sur le visage de la Mère. Voir quelqu'un foncer tête baissé dans un de ses mensonges lui procurait toujours un plaisir indescriptible. Ses mains frottant vivement le tissu  pour en retirer la saleté, son esprit, lui, tissait des réponses multiples pour répliquer aux interrogations de la poupée. Tout le secret était d'en dire assez pour rassurer la cible, mais pas trop pour ne pas s'empêtrer dans son propre mensonge.

« Quand elles s'amusent trop la nuit, les sirènes n'ont pas toujours le temps de rejoindre l'océan. Alors elles se cachent dans des lacs, comme ce bassin, pour ne pas mourir. On les voit plus facilement à l'aube quand elles ont encore le visage cerné par leur nuit blanche. »

L'image projetée par les paroles d'Astyh, des sirènes si petites qu'elles pourraient nager dans de l'eau de vaisselle, lui plut beaucoup. Cela rendrait ces créatures bien moins dangereuses. Rachel pourrait les repousser d'une pichenette. L'idée était tentante. Il faudrait qu'elle en parle à Peter Pan, un jour où il serait de bonne humeur.

Le jeu lancé par la poupée stoppa Rachel, quelques instants, dans ses gestes. Elle n'avait jamais encore eu l'occasion de défier quelqu'un d'autre à un jeu de la vérité et de la rhétorique.

« Je m'y prêtes bien volontiers ! Et comme vous me l'avez si bien proposé, Astyh, je vais commencer. Laissez-moi juste un peu de temps... »

Il lui fallait transformer une vérité en semi-mensonge, un exercice toujours difficile. La Mère empila quelques vêtements dans le panier vide, à côté d'elle, avant de se lancer. Le mensonge était là, sur le bout de sa langue.

« Un jour j'ai du me rendre vers les Montagnes pour une mission que m'avait confié Peter. Je devais trouver une fleur qui ne poussait que sur le versant du Sommet enneigé. La neige tombait à gros flocons, mon corps s'engourdissait... J'ai bien cru mourir de froid ! C'est alors qu'il est apparu... »

Rachel ménagea le suspense, secouant une jupe au-dessus de l'eau avant de l'essorer.

« L'Esprit Volant. Il était somptueux... fascinant... Je savais que j'étais en danger et, pourtant, je ne pouvais m'échapper. Je ne le voulais pas. J'étais sous son charme tel une proie tétanisée à la vue du prédateur. »

Le regard de Rachel se faisait perdu plongée qu'elle était dans des souvenirs partiellement véridiques.

« Il m'a murmuré des mots, m'a chanté des merveilles... J'étais sur le point de sombrer dans ses bras, dans ses serres... J'ai alors entendu mes enfants. Leurs voix ont résonné dans mon esprit, hurlant mon nom comme on hurle quand on est pris dans un cauchemar. J'ai hurlé en les entendant, leur demandant pardon... Mon cri a fait fuir l'Esprit Volant. J'avais renoué mon lien avec mes enfants, je n'étais plus en son pouvoir... Mais je sais que, si je le revoie, cette fois-ci je ne lui échapperais pas. »

Rachel déposa le dernier vêtement dans le panier. Il lui fallait maintenant l'étendre. Permettant à la poupée de reprendre sa place sur son épaule, Rachel se rendit à quelques pas, étendant les habits sur les branches basses d'un arbre.

« A votre tour maintenant ! »

Elle était curieuse d'entendre l'histoire d'Astyh.
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MessageSujet: Re: Délicate porcelaine   Mar 21 Oct 2014 - 10:07

La voix suave de l’hôte maternel tapissait d’un miel onctueux l’esprit fébrile de la petite créature qui emplissait déjà son imagination d’images défiant toutes les réalités, y mêlant ses propres chimères avançant dans la tempête neigeuse qui prenait forme sous les mots de la Mère. Se laissant bercer par la mélopée tranquille des mots, elle ferma les yeux en cherchant entre les lignes le soubresaut mensonger, ô si bien dissimulé par son verbe agile. Les sirènes si fragiles dans l’eau du baquet lui semblaient soudain si réelles, et les murmures caressant de l’Esprit volant, une berceuse trébuchante à ses oreilles…

Lorsque le conte s’acheva sur l’épaule de Rachel, Astyh rouvrit les yeux en dévoilant son sourire de faïence, des images encore toute pleines de rêve dans la tête. Ses prunelles se plissèrent de malice et elle avança, bien que dans un ton de voix un brin timide :

« Votre histoire est belle, Maman Rachel…Vous devez faire rêver plus d’un de par vos paroles… Néanmoins, je pense que vous me mentez pour les sirènes…Elles me semblent trop grandes pour entrer dans ces baquets…et trop dangereuses pour que les laissiez pénétrer dans les Cabanes où vagabonde tous vos petits… »

Ha, là était pourtant bien le seul élément qu’elle arrivait à détacher de la réalité…le reste de l’histoire lui ait semblé d’une fluidité telle que le mensonge s’emmêlait dans la vérité avec une habilité magnifique. Le fleur…L’Ombre…les cauchemars…L’Esprit Volant…
S’inclinant légèrement, la petite créature se cala près de la clavicule de la Diplomate pour entamer d’une voix chantante :

« Il m’est arrivé, une fois, un petit accident qui me coûta bien plus que la perte de mon repas. J’avais passé la journée à dénicher des framboises, voyez-vous, mais prise d’interêt pour une fleure qui se trouvait là, je ne vis pas à temps cet Artifice vorace qui s’en allait avec mon butin ! Un rat énorme au pelage cendré et dont le bout de la queue s’étiolait en clignotant de la plus sinistre façon. »

Elle fit mine de frissonner en levant son regard vers le ciel, emmêlant peu à peu d’autres souvenirs dont certains n’avait peut-être jamais existé…

« Je l’ai poursuivi sans relâche dans les marais et ai finit par le rattraper tout en haut d’une roche si abrupte que ma robe se déchirait à chaque foulée de plus vers le sommet ! S’en suivit alors un véritable combat. Une sorte de fin d’Odyssée en miniature ! Ses quenottes de verre avant la force d’un broyeur et plus d’une fois j’ai craint pour mes membres. J’ai finis par le repousser en le fouettant violemment avec une branche souple mais au dernier moment, un de ses congénères s’est jeté sur moi et me broya le genou entre ses pattes griffues… »

Ses gestes s’emballaient comme si elle décrivait et jouait la scène en même temps, se débattant férocement contre des fantômes invisibles :

« Je ne dus mon salut qu’à une créature des marais qui se jeta sur les rats en me délaissant totalement –la porcelaine n’a jamais été une chose très digeste- et je pus m’enfuir ! Hélas, il me fallut près de deux jours pour émerger de ce décor glauque et depuis ce jour, je garde une terrible cicatrice qui m’élance quotidiennement et pour laquelle je ne peux, pour le moment, rien faire. Une blessure de guerre si vous préférez. »

Elle acheva son récit en tapotant la joue fraîche de Rachel, souriante et les iris pétillants :

« Dites-moi alors maman Rachel… où se trouve donc la vérité à travers le mensonge ? Peut-on finalement discerner réellement sans faire intervenir ce petit joueur espiègle qu’on appelle… « Hasard » ? »




Futilités que sont vos actes,
Peu vous importe, transformez-les
En une grande pièce de théâtre
Où vous mènerez l’Odyssée !
Les pieux mensonges sont les plus doux
Car ils prêteront à confusion,
Mais gens imprudents, méfiez-vous
La vérité se cache au fond.
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MessageSujet: Re: Délicate porcelaine   Mar 21 Oct 2014 - 23:43

Où commençait la vérité, où s'arrêtait le mensonge ? Rachel elle-même n'aurait su le dire, prisonnière de ses propres paroles. Elle savait simplement qu'elle n'avait jamais vu de sirène au sein du bassin. Mais ne pas voir ne signifie pas qu'elles n'existent pas. Sur cette île où l'imaginaire était roi, tout était possible.

« Qui sait... » laissa-t-elle flotter dans les airs, se parlant aussi bien à elle-même que s'adressant à la douce poupée.

Les vêtements traçaient une ribambelle de couleurs, flottant doucement au vent qui venait de se lever. Le corps de Rachel agissait par automatisme, laissant son esprit écouter pleinement le récit d'Astyh. Transportée par le récit la Mère manqua même de faire tomber ce qui restait du linge dans l'herbe verte. Ce qui aurait ruiné tout son travail.

La main de la poupée sur sa joue était aussi froide qu'une goutte de pluie glacée.

« On pourrait poser la question autrement... Où se trouve la vérité dans le mensonge ? Car toute histoire, toute rumeur, a une part de vrai. Votre histoire m'a bien plu. Mais pour savoir si elle est véritable, du début à la fin, il faudrait que je voie votre blessure au genou. »

L'espace de quelques secondes le regard de Rachel glissa sur les jambes du jouet. Elle finit par détourner son attention, ramassant le panier laissé à terre.

« Néanmoins je n'ai point envie de briser l'enchantement de votre récit. Un magicien ne révèle jamais ses secrets. Un narrateur ne révèle jamais les subtilités de ses histoires. »

Sans cela la magie disparaîtrait des mots, l'enchantement ne fonctionnerait plus. Panier sous le bras, Rachel repartit vers les Cabanes. Pas de repos pour les Mères. Parmi les branchages de l'arbre un caméléon observait la Mère et, surtout, la créature posée sur son épaule. Louvoyant parmi les branches, le reptile se retrouva sur l'autre épaule de Rachel. La jeune fille poussa un cri à sa vue à la seconde même où le caméléon dardait sa langue, attaquant la poupée.

« Elle n'est pas comestible ! » s'écria la Mère.

Sa main tenta d'agripper le reptile.
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MessageSujet: Re: Délicate porcelaine   Jeu 23 Oct 2014 - 12:16

Astyh avait sourit sans rien ajouter, laissant le moment présent caresser leur peau, et le silence de l’instant remplir tout l’espace, baigné d’une lumière molle qui jetait sur les Cabanes alentours des reflets faux. Les gestes mesurées de la Mère, pris dans la boucle d’un quotidien sans fin, l’air frais distillé par un printemps éternel et les senteurs boisées dégagées par l’écorce des arbres enjoignirent la petite créature à clore ses paupières pour profiter béatement d’une tranquillité presque trop belle, et dont elle n’avait que rarement la jouissance.
            Ne pas révéler la subtilité de ses histoires…une bien jolie phrase qui avait fait rire intérieurement la petite poupée. Sa part d’illusions résidait encore ailleurs mais peu importait après tout. Il faisait un temps des plus agréables, une odeur de lavande semblait émaner de la chevelure auburn de la Diplomate et sa voix…

Venait de pousser une exclamation stridente.  
         
        Effrayée par ce soudain changement de ton, Astyh rouvrit brutalement les yeux et bascula en arrière dans un glapissement surpris, surprise transformée en un mélange de colère et de peur lorsque la langue fulgurante lui claqua sournoisement le mollet avant de se rétracter. Esquivant la main de Rachel, le caméléon lui dévala le long du dos en direction de la maladroite qui s’accrochait aux plis du vêtement de la jeune fille.

« Haaa ! Fiche le camp stupide reptile ! »

        Sautant à bas en pliant les genoux pour amortir le choc, la petite poupée s’empara d’une pierre, les yeux luisants d’inquiétude et de défis. D’un geste souple, elle jeta brutalement le projectile en plein front de la bestiole qui s’écrasa par terre en secouant de la tête, un brin sonnée, avant de relancer vivement sa langue immense vers le jouet animé qui la sentit s’enrouler autour de sa taille. L’agrippant à pleine main en y plantant férocement les ongles, la petite chose s’employa à faire naître la douleur la plus atroce sur le membre visqueux, se débattant conne une diablesse en remerciant le ciel que la bête soit de taille aussi moindre. En général, elle filait vers les hauteurs pour se cacher ou fabriquait des pièges – c’était un passe-temps amusant- mais à présent…
        Astyh tira soudain la langue vers elle et se baissant, y planta vigoureusement ses quenottes de faïence –elle s’y prit d’ailleurs si bien que la langue se délia pour tressauter mollement sur le sol-.

Prompte et laissant enfin sa terreur reprendre le dessus, l’enchantée s’agrippa à la jambe de Rachel en sauta pour en agripper le tissu, se mettant hors de portée du caméléon estropié qui mugissait de douleur à leurs pieds. Haletante, la poupée leva un regard humide de larmes vers la Mère en murmurant dans un filet de voix :

« Vous voyez maman Rachel…Vous n’avez pas à me craindre. Je peine pour combattre des bestioles que vous agrippez sans peine à mains nues, et je ne me défends qu’à l’aide de piège et de ruses enfantines. Faire sursauter n’est pas une arme et jeter des pierres ne lapiderais pas plus gros qu’un rat…"

Un concert s’éleva soudain de l’intérieur des cabanes vers les cases de droites :

- RACHEL YA UN GROS CHAT DANS LA CUISINE !
- C’est pas un chat c’est un tigre !
- Mais non il est trop petit !

Un hurlement déchira le ciel brusquement dans la direction des voix qui s’unirent d’un même accord pour glapirent :

- RACHEL , IL M’A MORDU !
- Ya du sang partout sur ton bras !
- Je vous avais dit que c’était un tigre, sortons de là !
- Les tigres c’est pas rouge !
- J’AI MAL !

Alertée par les cris, Astyh fila brusquement jusque sur les épaules de Rachel et s’accrochant de toutes ses forces à la masse de cheveux qui prenait la teinte orageuse d’un soir d’automne sur le passage d’un nuage :

« Je crois que vous devriez vous hâter… »





Il n’y a pas combat pour deux fronts,
Il n’y a que la vie qu’on défend,
Il n’y a pas les cris vagabonds,
Il n’y a que le ciel et le sang.
Il n’y a pas les dangers barbares,
Il n’y a que les songes et la terre
Il n’y a pas les rêves ou cauchemars
Il n’y a que la force des Mères.
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MessageSujet: Re: Délicate porcelaine   Ven 24 Oct 2014 - 18:53

La Mère avait été bien trop surprise de voir une poupée combattre un caméléon pour intervenir. Toutefois cela ne l'empêcha de prendre Astyh dans ses mains, évitant ainsi que celle-ci ne bascule, suspendue du bout des bras à un pan de sa jupe. Le cœur de la poupée battait comme les ailes d'un oiseau prisonnier d'une cage.

« Même si c'était enfantin, vous avez su vous défendre. »

Les cris des enfants poussèrent Rachel à se rendre vers les cabanes. Le corps de la Mère avait agi de sa propre volonté, n'attendant pas que l'esprit de la jeune fille analyse la situation. Ses enfants étaient en danger. C'est tout ce qui importait.

La jeune femme remonta les marches, quatre à quatre, n'écoutant que les cris parvenant des cabanes. Ses enfants coururent vers elle, l'agrippant par sa jupe, son bras, sa jambe... En une poignée de secondes la Mère se retrouva pratiquement recouvertes d'enfants sanglotant et poussant des cris hystériques.

« Rachel, un tigre nous a attaqué ! »
« Il est tout rouge ! »
« J'ai mal... »


Laissant le panier tomber à ses pieds, Rachel embrassa ses enfants dans ses bras. Telle une mère poule cachant ses poussins sous ses ailes.

« Je m'en occupe. Rejoignez les Soigneurs. Ne quittez pas leur Cabane tant que je ne suis pas revenue vous chercher. Je vais m'occuper de ce tigre. »

Des regards ébahis se posèrent sur Rachel qui, avec détermination, ramassa le panier et entra dans la cabane. Un Félifeu (chimère à la fois félin et feu) rôdait au sein de la cabane. Rachel pouvait percevoir son grondement sourd, tandis que la chimère mettait à sac la cabane. Elle avait la taille d'un gros chat, et se glissait parmi les bibelots, les faisant tomber quand elle ne s'amusait pas à faire ses griffes.

« Astyh. Tenez-vous bien. »

Rachel se rapprocha à pas mesurés de la chimère, panier tendu devant elle. Quand elle fut assez près, la jeune fille plaqua le panier au sol, enfermant le Félifeu à l'intérieur. Un feulement retentit. Des brins d'osiers volèrent, la chimère tentant de briser sa prison. Rachel enserra le panier dans ses bras, essayant d'empêcher la chimère de fuir.

« Astyh, savez-vous comment calmer cette créature ? »

Aussi éloquente soit-elle, la Mère ne parlait pas la langue des chimères.
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